« Seurat est un grand peintre inconnu », écrivait Lucie Cousturier en 1921 dans une des premières biographies consacrées au peintre d'Un dimanche à la Grande Jatte. 1884 (The Art Institute, Chicago). Malgré une place très vite établie dans l'histoire de l'art moderne, notamment au moment du cubisme, la gloire des « bons vieux impressionnistes » comme il disait (Cézanne, Renoir, Monet) ne s'est jamais vraiment décidée à faire de lui un grand peintre populaire. Il rencontra Vincent Van Gogh en février 1887, et ce dialogue étonnant semble démontrer à quel point son art porte en lui-même un élément irréductible à toute identification psychologique, à quel point il est intimidant, lumineux et obscur à la fois, à l'image exacte des dessins exécutés au crayon Conté. L'enquête des historiens parcourt des circuits qui peuvent être recomposés par des documents ou des sources indiqués par l'artiste lui-même, mais la dimension intellectuelle du tableau ne s'y laisse jamais réduire. La « technique » de Seurat fut une sorte de malentendu contrôlé, et son œuvre définit entre l'individu, la société, l'« art » un ensemble de valeurs dont on commence à mieux sonder le caractère de profonde nouveauté. Sa vie, brève, laisse constater de rapides mutations esthétiques, mais cette évolution est en même temps soumise à des contradictions réitérées. On mesure les rythmes d'une métropole contemporaine, confrontés au silence des paysages de mer ; on suit un échange énigmatique entre le monumental et sa réduction lumineuse (La Tour Eiffel, Fine Arts Museum, San Francisco), entre le détail insignifiant et une présence quasi surnaturelle, entre le tableau et ses référents : l'art classique, l'affiche, les études préparatoires. L'ordre et la frénésie établissent une mystérieuse division nerveuse qui libère une forme de puissance anarchique dans les lois de la composition. Depuis Petit Homme au parapet (vers 1881) ou Le Faucheur (vers 1882, Metropolitan Museum, New York), la science de Seurat s'applique à développer le germe d'une œuvre interrompue par la mort et pourtant totalement réalisée[…]
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