6. « La Vie mode d'emploi »
Le roman le plus long et le plus grandiose de Perec fut aussi salué comme un chef-d'œuvre à sa parution (et couronné par le prix Médicis). Neuf ans passèrent entre la conception et l'achèvement de La Vie mode d'emploi. Perec parle de son projet dans Espèces d'espaces : « J'imagine un immeuble parisien dont la façade a été enlevée... de telle sorte que, du rez-de-chaussée aux mansardes, toutes les pièces qui se trouvent en façade soient instantanément et simultanément visibles. » Ailleurs, il écrit que « le livre entier s'est constitué comme une maison dont les pièces s'agenceraient comme celles d'un puzzle ». Ces pièces sont celles d'un immeuble de rapport de la plaine Monceau, à Paris, et aussi les vies de leurs locataires présents et passés. Le livre rassemble ainsi une foule de biographies tour à tour touchantes ou fantasques, cocasses ou tragiques, où l'on a pu voir une « nouvelle comédie humaine ». Si le puzzle fournit le plan du livre, il y apparaît également comme élément narratif, puisqu'il se trouve au centre de l'histoire principale. Percival Bartlebooth, un riche excentrique qui a parcouru le monde dans le seul but de peindre une série de cinq cents aquarelles, charge Gaspard Winckler, artisan expert en la matière, de transformer ses tableaux en puzzles, que Bartlebooth devra réassembler ensuite. Au début du roman, nous apprenons que Winckler, qui a mené à bien le travail qu'on lui avait demandé, est mort. Bartlebooth mourra à la fin du livre sans avoir pu recomposer le dernier puzzle. Le peintre Serge Valène, qui a suivi de près l'activité des deux autres, réalise son propre puzzle, qui ressemble étonnamment à La Vie mode d'emploi : il veut peindre son immeuble sans la façade, afin de représenter ce qui se passe dans chacune de ses pièces. Il mourra lui aussi sans terminer sa tâche.
À travers ces trois personnages, Perec nous propose un portrait de l'artiste (et aussi de l'homme dans sa fonction sociale et économique). Il y a d'abord Bartlebooth, celui qui commande, l'inventeur de contraintes, généreux, lointain, ordonné ; ensuite Winckler, qui subit les contraintes, le serviteur de génie capable de faire de cinq cents puzzles une seule grande œuvre, et hanté du fait de sa condition par la vengeance et la mort ; enfin Valène, solitaire, plein d'humanité, comme Bartlebooth inventeur de contraintes mais qu'il assumera en toute liberté pour son propre compte. Se cristallisant autour de ces trois vies, tout le livre devient une magistrale mise en scène des avatars de l'acte créateur.
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