Le cinématographe, tel que le concevait Louis Lumière, était d'abord une curiosité scientifique, un instrument de laboratoire, une sorte de jouet perfectionné, quelque peu magique, certes, mais ne pouvant guère dépasser le stade expérimental. De la photographie en mouvement, ni plus ni moins. De l'art, peut-être, mais non du spectacle, qui suppose une complicité avec le public, un rituel, qui implique le truquage et l'illusion, fondements de toute représentation. Il fallait, pour passer de l'un à l'autre, non plus un homme de science mais un prestidigitateur, un magicien, ayant l'expérience et le génie des planches : ce fut Méliès.
Contemporain des frères Lumière, Georges Méliès part du principe que ce miroir de la réalité qu'était alors le cinéma (« la nature prise sur le vif », disaient avec orgueil ses inventeurs) devait devenir un tremplin de l'illusion. Les opérateurs Lumière parcouraient le monde à la recherche d'images lointaines : lui s'enferme dans son studio de Montreuil, spécialement édifié pour la circonstance, dispose devant la caméra des décors de toile peinte, s'en va à la quête de l'artificiel, du saugrenu, de l'insolite. Chez Lumière, la véracité des images fait oublier que l'on est au spectacle. Méliès, lui, annonce franchement la couleur : un rideau s'ouvre, la féerie va commencer avec le voyage imaginaire, thème favori du cinéaste. Pour pallier en effet ce déficit de réalité, transcender la médiocrité du paysage et du matériau, il suffit d'avoir recours au simulacre d'un déplacement incessant, de transformations à vue, de bonds prodigieux suggérés à l'imagination. Entre 1896 et 1914, Méliès réalise ainsi une centaine de films, d'une fraîcheur et d'une poésie inégalées (Le Voyage dans la Lune, 1902 ; Le Royaume des fées, 1903 ; Les Quatre Cents Farces du diable, 1906 ; La Conquête du pôle, 1912), tout en inventant, à lui seul, la technique de l'exploitation commerciale, l'organisation corporative, la prise de vues en studio, les truquages (dont quelques-uns pratiqués aujourd'hui encore), le montage, l […]
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