2. Une histoire des sciences expérimentale et polémique
L'objet du discours historique n'est pas le discours scientifique, mais son historicité en tant qu'elle représente l'effectuation d'un projet de savoir. L'histoire des sciences n'est pas une histoire des faits de science, mais celle de la normativité à l'œuvre dans la genèse de la science. Aussi cette histoire peut-elle rendre plus que ce qu'elle trouve dans les textes scientifiques : des jugements de valeur. L'historien d'une discipline aurait tort d'en chercher les ébauches dans ce qui la précède et semble déjà l'annoncer. L'objet de l'histoire des sciences doit être élaboré à partir des relations, imprévues, qui se nouent entre différents domaines d'activité théorique ou pratique. L'objet de l'histoire des sciences n'a donc pas son lieu d'émergence désigné par avance. N'étant pas donné, il est produit, et la description de son procès de production s'inscrit dans une histoire des sciences qui doit être écrite comme une « aventure et non comme un déroulement ». Si l'on admet que l'histoire des sciences consiste à faire l'histoire d'un discours normé par sa rectification critique, elle relève naturellement de l'épistémologie. Faire l'histoire d'une activité elle-même définie par sa référence à la vérité comme valeur de connaissance, c'est accorder autant d'intérêt à ses échecs qu'à ses succès. Le savoir a une histoire qui est celle du rapport de l'intelligence à la vérité, c'est-à-dire à l'opposition vrai-faux. L'histoire des sciences ainsi comprise est à la fois expérimentale et polémique. Expérimentale, dans la mesure où l'inachèvement des sciences implique que leur histoire soit sans cesse refaite. Polémique, parce qu'une histoire des sciences sans relation à l'épistémologie n'a pas d'objet ; d'où la critique de l'externalisme et d'une histoire fondée sur la seule érudition. Mais, inversement, une épistémologie sans relation à l'histoire assimile son objet à celui de la science ; d'où la critique de l'internalisme et du positivisme.
L'épistémologue voit des ruptures qu'il faut décrire là où les historiens repèrent des failles qu'il faut à tout prix combler. Canguilhem reconnaît aux disciplines dont il fait l'histoire l'allure d'une genèse, c'est-à-dire un procès en rapport d'opposition avec la diversité des représentations et des pseudo-savoirs.
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