2. La tragédie
Steiner refuse de se considérer comme un maître à penser : il se voudrait, ce qui pour lui est plus important, « maître de lecture ». Toute son œuvre en effet est une célébration de l'activité humaine la plus haute : la compréhension, incarnée dans l'acte de lecture. C'est le sens de son attachement à la tradition littéraire, de son incessante reconstruction des valeurs littéraires, de sa défense des « grands » textes. Contre les critiques modernistes, structuralistes et post-structuralistes, qu'il lit néanmoins et combat (Réelles présences), tout en cherchant à les intégrer dans la tradition (son attitude sur ce point n'est donc nullement réactionnaire), Steiner est résolument herméneute.
Pour des raisons probablement historiques (un intérêt sans doute inspiré par les tragédies dont le peuple juif a été victime), cette tradition a pour Steiner un centre : la tragédie. C'est à elle qu'il consacra le premier livre qui le fit connaître à un large public (La Mort de la tragédie, 1961), c'est à elle qu'il revient avec cette somme qu'est Les Antigones. L'analyse comparative du mythe d'Antigone, de Sophocle jusqu'aux contemporains, est pour lui l'occasion d'une réflexion sur l'individu et l'État, l'ancien et le nouveau, l'homme et la femme. Abordant ce que les marxistes appelleraient la question du « charme éternel de l'art grec », celle de la survivance des mythes par-delà les vicissitudes de l'histoire, Steiner propose une solution originale, dans laquelle le mythe qui persiste est celui qui reflète la structure du langage. Les grands mythes grecs ne sont si grands que parce qu'ils incarnent les oppositions fondamentales (genres, temps et modes) de nos systèmes linguistiques. Ce que nous avons hérité des Grecs, c'est d'abord une langue, dont les structures fondent nos métaphores, guident nos analogies, soutiennent nos abstractions et nos symboles, s'incarnent dans nos mythes fondateurs. Langue et mythes se développent ensemble : les mythes sont du langage — mais c'est parce qu'ils sont dans le langage. Le critique littéraire ne peut dès lors éviter de se faire linguiste.
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