« Les choses s'effritent, le centre ne tient plus. » Ce vers de Yeats résume le danger contre lequel l'œuvre de George Steiner est un combat permanent, et la place et la tâche qu'il s'assigne : inlassablement reconstruire ce centre détruit, retisser les fils que la modernité s'attache à défaire. En un sens, le centre a définitivement disparu : c'est cette Europe centrale que les grandes catastrophes du siècle se sont acharnées à démembrer.
1. Le survivant
« Juif d'Europe centrale » : c'est ainsi que Steiner se qualifie ; il est le survivant, mais aussi l'héritier de ce monde en cendres, dont il est difficile de surestimer l'importance pour notre culture — les trois noms que George Steiner aime à citer suffisent : Marx, Freud et Einstein. Mais Steiner n'est pas désespéré, ni même pessimiste. Car en un autre sens le centre, quoique menacé, tient toujours, et vaut la peine qu'on lutte pour sa sauvegarde. Chantre de la grande tradition de la littérature et de la pensée européennes, George Steiner défend la conception anglo-saxonne de la « tradition », c'est-à-dire d'un canon de la littérature, qui dans notre culture postmoderne apparaît un peu surannée. Mais, pour protéger le centre, il ne faut pas hésiter à aller à contre-courant. Et il faut aspirer à tout lire, tout comprendre, tout intégrer. Là est sans doute la grandeur de Steiner : en nos temps de parcellisation du savoir, où chacun protège son arpent, il est rare de voir un philosophe saluer en Wittgenstein et Heidegger les deux plus grands penseurs du xxe siècle, tant les sectateurs de l'un ont coutume d'accabler l'autre de leur mépris. Car là est bien ce centre qu'occupe Steiner : au carrefour des langues (il en parle cinq, et en pratique trois avec la même compétence), des disciplines (il est romancier, critique littéraire et philosophe du langage) et des cultures (il dialogue avec Chomsky, n'ignore rien de la philosophie analytique anglo-saxonne, et célèbre en Adorno, Bloch, Lukács et Benjamin ses prédécesseurs et ses maî […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 3 pages…



