3. L'ennui
À l'autre pôle, Lenz (1835), l'une des plus grandes nouvelles des lettres allemandes, évoque la marche à la folie du contemporain du jeune Gœthe, en qui l'auteur a deviné un double qui lui ressemble comme un frère. À cette époque-là, écrit-il, la période idéaliste commençait. Or, en 1835, elle agonise, et Büchner se propose de la tuer en affirmant avec le héros de sa nouvelle : « Les poètes dont on prétend qu'ils rendent la réalité sont loin de la comprendre ; cependant ils sont encore plus supportables que ceux qui s'attachent à la transfigurer. » Seuls Shakespeare, les chants populaires et parfois Gœthe mériteraient d'échapper au feu. Or ce feu dévorant, dans lequel Lenz rêve de jeter les marionnettes de l'idéalisme, va consumer peu à peu l'incendiaire. Au terme de son itinéraire à travers les incandescences de la réalité, Lenz, croyant sans Dieu, athée fervent, rencontre le sentiment qui envahit toute l'œuvre de Büchner, l'ennui. « La plupart des hommes prient par ennui, aiment par ennui, par ennui les uns sont vertueux, d'autres vicieux, moi je ne suis rien, je n'ai même pas envie de mettre fin à mes jours : c'est trop ennuyeux. » Büchner relate avec une précision clinique les derniers soubresauts de cette conscience progressivement anéantie par le terrible sentiment du vide, et pour qui le monde, les autres, le moi lui-même vont peu à peu se réduire à une présence opaque, ou se creuser en un abîme vertigineux comme l'enfer.
Ainsi donc le souci des masses et l'isolement onirique, la vitalité de l'instinct et l'indifférence morbide, la révolte et l'ennui coexistent dans cette œuvre. Büchner éprouve en fait, dans une Europe qui accouche péniblement des temps modernes, la grandeur et la misère du matérialisme. Il tord le cou aux mots et aux idées, mais l'idée du matérialisme, les mots mêmes de matière et de matériel se chargent de pathos chez cet écrivain intimement nourri, malgré sa jeunesse, de culture religieuse, philosophique et littéraire. Les personnages de ses drames ne lui ressemblent pas moins que le poète Lenz.
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