Le comparatisme, branche moderne de l'histoire littéraire, exige des esprits brillants, ouverts à toutes les influences, curieux de nouveautés, découvreurs, traducteurs et vulgarisateurs inlassables. En même temps, rien n'est plus ingrat que le rôle d'« intermédiaire », car il faut savoir s'effacer devant les théories et les œuvres divulguées. Qui se souvient en France de Xavier Marmier ? Voilà pourquoi Georg Brandes, quelles que soient ses opinions, mérite une place à part dans notre estime. Il ne suffit pas de dire qu'il est le père du comparatisme et qu'il a fait entrer d'un coup la littérature scandinave dans l'ère moderne, l'homme lui-même est fascinant.
1. Naissance d'un critique
Georg Harris Cohen Brandes est né à Copenhague, de parents juifs commerçants. Ses ascendances expliquent quelques-uns de ses traits marquants : son intelligence aiguë, sa passion pour les idées, sa perméabilité très grande aux influences successives, sa curiosité, ses fulgurantes intuitions. Il entreprend ses études en 1859, obtient sa licence d'esthétique en 1864. La mode étant à Hegel, tel que l'a vulgarisé Johan Ludvig Heiberg, il milite aussitôt en sa faveur, dans ses critiques dramatiques du Journal illustré, dans ses Études esthétiques (1868) et ses Critiques et portraits (1870).
Puis il découvre la pensée française, avec laquelle il se familiarise progressivement et qu'un séjour de quelques mois à Paris, en 1867, lui fait connaître de tout près. Sainte-Beuve lui enseigne à chercher l'homme derrière l'œuvre, et la psychologie dans l'homme. Taine le convertit à la célèbre théorie de la race, du milieu et du moment. Il reprend toutes ces vues dans sa thèse de doctorat, L'Esthétique française de nos jours (1870), et va chercher sur place, en 1870-1871, en Angleterre, France et Italie, les témoignages dont il a besoin. Il rencontre Taine, Renan, Ibsen et Stuart Mill dont il vient de traduire l'Assujettissement des femmes. Rentré au Danemark, sa voie est tracée pour dix ans : il se sent la mission de sortir l […]
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