Petits notables maronites de la prospère bourgade de Bikfaya (Metn) au cœur du Mont-Liban, les Gemayel portent le titre de cheikh. Ils affichent leur hostilité à l'égard de la puissance ottomane et leur francophilie, au point d'être contraints d'émigrer en Égypte durant la Première Guerre mondiale. À son retour à Beyrouth, Pierre, né le 1er novembre 1905, poursuit ses études secondaires chez les jésuites avant d'obtenir un diplôme de pharmacien délivré par la faculté française de médecine de la ville. Le jeune provincial « descend » au cœur de la capitale et gère une pharmacie située dans le centre commercial effervescent qu'est la place des Canons. Émigration en ville, éducation universitaire, acquisition d'un capital non agraire : ces trois éléments caractérisent les nouvelles élites maronites désireuses de jouer un rôle politique dans leur pays qui va accéder à l'indépendance, conscientes qu'elles sont d'appartenir à la première communauté libanaise sur le plan démographique (28,8 p. 100 de la population au recensement de 1932) et économique. Ce sont elles qui vont s'employer à remplacer l'ordre familial par un ordre moderne, bureaucratique et communautaire.
Comme celle d'autres responsables issus eux aussi de la montagne maronite, la trajectoire sociale de Pierre Gemayel nourrit une pensée politique qui se développe suivant des lignes simples. Adepte d'une vie saine et du sport — il est passionné de football —, le jeune homme assiste aux jeux Olympiques de Berlin dans l'été 1936. Il s'enthousiasme pour l'ordre et la discipline des Jeunesses allemandes et des scouts de Tchécoslovaquie. Mais celui qu'un de ses fidèles, Karim Pakradouni, qualifiera plus tard de « vieil enfant de chœur », est surtout un conservateur foncièrement attaché aux valeurs traditionnelles. Grand et maigre, les yeux très noirs dans un visage émacié, il va susciter dans les années trente une école de pensée fondée sur les valeurs de discipline et de fraternité sur la base du slogan « Dieu, famille et […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



