« Je vais à la bibliothèque en partant pour le bal de l'Opéra », remarque le dessinateur et le lithographe Sulpice Guillaume Chevalier, dit Gavarni. Cela n'est pas une simple boutade ; la désinvolture de vie que ce mot suppose définit bien le caractère de l'homme et de son œuvre. Ce séduisant romantique est, comme d'autres petits maîtres français, héritiers du xviiie siècle, le témoin pittoresque de son temps et l'inventeur de son image. Comme ces « peintres de la vie moderne » dont parle Baudelaire, et exception faite de Daumier qui occupe une place particulière, Gavarni a un crayon flatteur, élégant et charmant, enlevé sinon facile, qui ne connaît que son plaisir, qui ne prend plaisir qu'à ce qu'il voit. Parisien du Paris des boulevards, il raconte ce qu'il aime, le monde contemporain de la rue, des bals publics, de la vie facile. Mais son art ne se limite pas à cette grâce immédiate, à cette « modernité », même évoquée avec une indéniable élégance de trait.
La précision de ses notations, l'ironie qui s'y exerce, légère ou plus incisive mais toujours rapide, distinguent de tout autre cet observateur d'esprit. Illustrateur et critique, il n'est ni complaisant ni moraliste, répugne au réquisitoire comme au dithyrambe, se prête mal à la violence des sentiments (de ceux qui élevaient pourtant alors des barricades, soulevaient des batailles d'Hernani) ; il pratique l'esprit d'insouciance comme la vertu la plus grave en toute circonstance, ne prête attention qu'à sa fantaisie et au plaisir de la dissipation. Cette nature marqua l'essentiel de sa vie comme de son œuvre, et son succès en dépendit.
Gavarni était commis d'architecte, passionné de mathématiques, lorsque se présenta, en 1830, la chance d'être engagé, grâce au charme des petites scènes de mœurs qu'il aimait à croquer en amateur, au journal La Mode. Ce guide de l'élégance légitimiste l'introduisit immédiatement dans la société parisienne. Tous les salons s'ouvrent à lui, de celui de Balzac à celui de la duchesse d'Abrantès. Limogé à la r […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



