3. Une esthétique païenne
Sous bien des aspects, la quête de l'amour se confond avec celle de la beauté. Rien de plus cohérent, puisque c'est de la contemplation de la beauté que s'éveille l'amour. La dame – bergère ou nymphe – est aussi belle que le cadre de ses amours : l'or de sa chevelure et l'éclat de son teint ressortent à merveille sur le vert éternel des prés et des bois. Les canons aristocratiques de la beauté féminine trouvent leurs correspondances dans une nature arcadienne à l'image de celle de Virgile ou de Sannazaro. La chanson de l'eau vive y est un des échos terrestres de la musique des sphères et de l'harmonie du monde. La musicalité est essentielle au vers de Garcilaso : elle exprime l'ineffable communion avec l'ordre platonicien.
Mais l'idéalisme néo-platonicien de son temps ne résume pas sa soif de beauté. Le monde des idées n'exclut pas celui de la matière : voilée par la perfection de l'art, mais non moins présente, une forme de sensualité se plaît à capter le monde sous son aspect le plus sensoriel. C'est pourquoi, par une des mille contradictions inhérentes à la Renaissance, son hendécasyllabe est si fluide et si mélodieux. La volupté d'une chevelure dénouée, le modelé d'une épaule, d'un bras, la douceur d'une gorge ou la tiédeur d'une main trahissent, en touches d'un érotisme très délicat, l'attrait irrésistible d'une beauté charnelle. De cette complaisance à saisir la beauté féminine dans ce qu'elle a de plus concret, la baignade des nymphes de la troisième églogue – leur jeu lascif dans les eaux claires du Tage – est tout à fait caractéristique. Quant au paysage où nous viennent ces apparitions fugitives de nus féminins, il est la synthèse de ce qui peut flatter nos sens : par sa magie poétique, Garcilaso crée la fraîcheur d'un sous-bois, le bruissement des feuilles dans le vent, les senteurs d'un pré en fleur, la rumeur d'un ruisseau...
Cette exaltation de la matière a un caractère fondamentalement païen : sa motivation et sa finalité sont d'or […]
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