2. L'ironie
Schlegel n'était pas un philosophe. Il lui manquait l'art qui consiste à systématiser. Aussi bien dans l'Athenäum publié à Berlin, qu'il avait fondé en 1798 avec son frère et Ludwig Tieck – trois volumes de bon format parurent jusqu'en 1800 – il publia des fragments, mélangés à d'autres de son frère August Wilhelm, de Schleiermacher et de Novalis.
La tournure de l'aphorisme plaisait à Schlegel. Il y a déployé son ironie qu'il définit comme la claire conscience de l'agilité en même temps que du chaos. À la fois elle anime la critique schlégélienne et elle surgit de la nature même de l'auteur qui est pénétré de l'inconsistance de la vie humaine. Hegel a jugé très sévèrement dans la Phénoménologie de l'esprit et dans sa Philosophie du droit l'ironie de Schlegel, ne voulant y voir qu'une « relativisation » de toutes les valeurs opérée par le libre arbitre, seul reconnu valable, du moi réfléchissant. Mais l'ironie est bien autre chose. Elle est ce qui « suscite le sentiment d'une indissoluble contradiction entre l'inconditionné et le conditionné ». Aussi y aura-t-il toujours une place pour la critique. Même le plus sublime poème est conditionné, c'est-à-dire qu'en tant que réalisation individuelle il a ses limites naturelles et ne peut réaliser parfaitement l'essence de la poésie ou ne peut être l'absolu de la poésie. L'ironie a donc moins le sens d'une subjectivité jouissant de soi comme se sachant la vanité de tout contenu, que celui d'une fonction objective qui consiste par la critique à assurer les limites de tous les phénomènes finis. Loin d'être ce qui détruit les valeurs et avec elles l'absolu, elle est plutôt ce qui les protège. À la fin de sa vie, Schlegel a ainsi défini l'ironie : « La véritable ironie – puisqu'il y en a une fausse – est l'ironie de l'amour. Elle naît du sentiment de la finitude et de la limitation propre et de l'apparente contradiction entre ce sentiment et l'idée d'un infini contenue en tout amour véritable. » Cette ironie inspire tous les fragments publiés par Schlegel et aussi ses Ideen, dans lesquels il devance souvent les philosophes de son temps.
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