4. Grand Allemand ou grand Prussien ?
La plupart des historiens allemands qui ont vu en 1866 l'Autriche éliminée de la Confédération germanique, en 1871 la fondation du IIe Reich sous l'hégémonie prussienne ont cru assister au dénouement d'une crise plus que centenaire, commencée en 1740 par la première guerre de Silésie. Frédéric II aurait été le précurseur de Bismarck et le premier artisan de l'unité allemande, le représentant du patriotisme allemand contre l'État plurinational des Habsbourg.
Rien de plus inexact qu'une telle conception. Il est certain que les victoires de Frédéric sur les Autrichiens lui ont valu une réelle popularité chez les protestants allemands peu favorables aux Habsbourg catholiques et à leur clientèle. Il n'en reste pas moins que Frédéric cherche avant tout à agrandir le royaume qu'il a reçu de son père. La première tâche est de réunir les trois morceaux de l'État. C'est chose faite, pour la Prusse et le Brandebourg, par l'acquisition de la « Prusse polonaise » : on peut se rendre de Königsberg à Berlin sans quitter le territoire prussien. Quant aux possessions de l'Ouest, Frédéric, qui n'a jamais aimé leurs populations, les aurait volontiers échangées contre la Saxe ; le royaume aurait eu ainsi une configuration plus ramassée, donc plus facile à défendre. Cependant, dans l'intérêt de la dynastie, il faut affaiblir l'Autriche, car cette puissance ne cherche qu'à « asservir l'Allemagne ». L'alliance française n'a pas d'autre but, et une France forte est nécessaire pour résister à l'ambition des Habsbourg : « La Prusse ne saurait voir d'un œil tranquille enlever à la France l'Alsace ou la Lorraine ». Ce sont les propres termes du Testament politique de 1752. Et la Ligue des princes de 1785, bien loin de s'inscrire dans la perspective de l'unité allemande, n'est que l'ultime tentative de Frédéric pour dresser contre Joseph II le rempart des « libertés germaniques », c'est-à-dire du morcellement et de l'impuissance tels qu'ils résultaient des traités de 1648.
À cette époqu […]
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