3. Le génie du continuum spatial
En 1932, le musée d'Art moderne de New York organise une exposition internationale d'architecture. On discute longuement pour savoir si l'on invite Wright ; nombreux sont ceux qui soutiennent que sa mentalité de pionnier, son individualisme farouche, son amour de la nature en font un romantique d'une exceptionnelle grandeur, mais irrémédiablement attaché à l'esprit du xixe siècle, que Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe ont dépassé. Aujourd'hui, pareille thèse nous paraît incompréhensible et grotesque. Mais personne ne pouvait prévoir, en 1932, que le génie de Wright exploserait en de nouveaux élans d'imagination surhumaine, dont l'histoire tout entière de l'architecture ne fournit peut-être aucun autre exemple.
En effet, la Maison sur la cascade (Falling Water), villa Kaufmann à Bear Run, en Pennsylvanie (1936-1939), semble représenter l'abord d'un chemin millénaire. L'homme, depuis la préhistoire jusqu'au ier siècle avant l'ère chrétienne, a vécu dans la terreur ancestrale de l'espace : le « vide » signifiait la négativité, l'insécurité, et c'est pourquoi, pendant des millénaires, l'architecture s'est exprimée sous forme d'éléments solides « pleins », en volumes tangibles comme les Pyramides, en objets plastiques immaculés comme les temples grecs. C'est seulement avec le Panthéon, à Rome, que l'espace intérieur acquiert une légitimité artistique, mais c'est un espace statique, hermétiquement clos, séparé du monde environnant et opposé à lui. Depuis le Panthéon jusqu'à la Maison sur la cascade, l'effort des architectes, au Moyen Âge, à la Renaissance, au cours de la période baroque et de l'illuminisme, vise à libérer cet espace, à établir un dialogue entre la cavité architecturale et le paysage. Mais en 1936, pour la première fois dans l'histoire, édifice et nature s'intègrent dans un champ magnétique total. C'est une époque nouvelle qui commence, dont très peu ont alors conscience. Le génie devance : celui de Wright appartient, dans une l […]
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