4. La chiennerie
La solidité des relations qu'engendre la consanguinité lignagère explique aussi d'autres prohibitions samo, plus compliquées et concernant des affins. Un homme, en effet, ne peut pas prendre femme là où un « père » ou bien un « frère » ont contracté mariage ; et, réciproquement, il ne peut choisir une deuxième épouse parmi les consanguins agnatiques et cognatiques de sa première femme, pendant trois générations. Ces interdits portent sur le mariage et l'alliance, mais visent aussi les simples relations sexuelles, ce qui amène Françoise Héritier à en interroger les raisons non dans les normes de « non-redoublement de l'alliance », mais plutôt du côté des idées sur le contact sexuel des corps. Car la transgression de ces règles « secondaires » relève d'une « chiennerie » qui définit aussi les liaisons entre consanguins, à savoir l'inceste proprement dit. Les conséquences pathologiques et météorologiques sont les mêmes. Or la finalité commune des prescriptions samo est d'empêcher que deux consanguins du même sexe se « rencontrent » et se « touchent » ultérieurement dans un autre réseau de parenté, ou, ce qui serait encore plus grave, dans un même partenaire sexuel. C'est un rapport proprement incestueux qui s'établit par l'intermédiaire d'un corps partagé : un contact physique entre des individus qui, déjà, par leur naissance et leur genre sexuel, sont si proches. Comme l'union immédiate entre deux consanguins, cet inceste indirect rapproche dangereusement deux êtres identiques. En réfléchissant sur cette forme dissimulée d'inceste dont elle découvre la nature, Françoise Héritier montre que son phantasme est présent dans bien des sociétés, y compris la nôtre. Car, de Pierre Damien aux articles désormais périmés du Code civil français, la « polygynie sororale » a continué longtemps de faire problème. Ainsi, de la parenté à l'imaginaire biologique, des idées sur l'équilibre naturel à l'histoire du droit, l'anthropologue se donne comme objet les lois fondamentales qui sous-tendent la réglementation sociale en même temps que les représentations du corps, de la personne, de l'univers sensible où vivent les hommes.
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