3. Un univers du déchirement et de la reconstruction
Le monde de Truffaut est toujours déchiré à l'origine. Fractionné. Dispersé. Telle est la symbolique de la photo trouvée par Antoine Doinel dans L'Amour en fuite. L'image de la femme qu'il va aimer est en miettes. Il faut recoller les morceaux. Pas seulement les morceaux d'une image, mais aussi les fragments d'une vie, divisée, écartelée. La progression du récit va coïncider avec ce travail du personnage qui renoue le fil de son destin, « à la recherche du temps perdu ». La référence à Proust s'impose. Elle est le modèle de la démarche romanesque. Elle indique le chemin à suivre entre les pulsions (partielles) et le désir. Entre la violence qui disperse et l'amour qui unifie. Les personnages de Truffaut ont connu la violence (Les 400 Coups, L'Enfant sauvage). Elle est derrière eux. Contrairement à tant de cinéastes de l'ennui moderne, secrètement fascinés par la violence, Truffaut sait trop bien ce qu'elle coûte. Ses films cherchent à comprendre et à construire, non à faire éclater.
Cette « recherche du temps perdu » a besoin de la parole, du texte (le texte, c'est ce qui tisse, ce qui noue). L'image seule est trompeuse comme le miroir. Elle appelle le mimétisme, le redoublement, la multiplication des figures. Entre les « deux » Anglaises, si proches, si différentes, Claude Roc ne peut fixer son désir. Il peint. Il multiplie les images et les conquêtes. Il se perd dans ce funeste miroitement.
Il écrit aussi un roman – comme Antoine Doinel, comme l'homme qui aimait les femmes. Il faut parler sur l'image pour lui donner un sens (une direction). La parole fixe le désir. Tous les personnages de Truffaut sont à la recherche de cette parole qui arrêterait leur fuite (ou celle de leur partenaire). Adèle H voudrait être autre chose qu'un corps (une image) désiré puis rejeté. Elle se bat à coups de lettres. Le journaliste de La Chambre verte cesse d'écrire pour se consacrer aux images des morts qu'il a aimés. Dans la chapelle qu'il leu […]
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