2. Paroles gelées
Comme celui de l'élève Gargantua, le savoir de Rabelais est à la fois la parole vive de l'expérience et la parole gelée du livre, que l'imprimerie mettait à la disposition de tous. C'est un des sens de l'épisode des paroles gelées dans le Quart Livre : l'événement ou la pensée doivent être figés dans le livre imprimé, afin d'être transmis, mais il faut ensuite les ramener à la vie. Ce va-et-vient du vécu à l'écrit est un mouvement constant dans l'œuvre de Rabelais. Les nombreuses références reprennent forme et couleur, parce qu'elles sont intégrées à l'actualité ou aux aventures des personnages.
Rabelais a tout lu : les grands auteurs, mais aussi les compilateurs de l'Antiquité et de la Renaissance. L'apport des philosophes – Épicure, Platon ou Plutarque – transforme le récit en une réflexion : ils lui ont légué le pourquoi et le comment. Rabelais s'éloigne ainsi d'une tradition purement narrative, celle des fabliaux ou celle des conteurs italiens, et ses romans anticipent à certains égards la quête de Montaigne dans les Essais. Rabelais est bien un humaniste, c'est-à-dire un lettré qui pratique des “études d'humanité” (studia humanitatis) selon l'expression employée par les écrivains de l'Antiquité et de la Renaissance : elles servent à former le jugement humain à partir des textes anciens.
Toutefois, la relation que Rabelais entretient avec les auteurs grecs et latins est souvent critique. Il allègue certes leur autorité, mais parfois pour rire, et parodie les thèmes platoniciens dans l'éloge des dettes qui ouvre le Tiers Livre. Il prend son bien partout, et apparaît désormais comme un penseur éclectique. Aux stoïciens, il emprunte l'idée d'une collaboration active avec la Providence ; aux épicuriens, les bienfaits du plaisir ; à Platon, le personnage de Socrate et la valeur du dialogue ; à Aristote, une confiance en la nature, capable de reproduire les espèces et de transmettre fidèlement les formes de la vie.
Paradoxalement, ce dialogue avec les anciens semble marquer l'œuvre plus profondémen […]
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