3. La langue
Si l'on obligeait les Français à une sorte de « strip-tease » où ils dépouilleraient un à un les déguisements spécieux qui leur donnent un semblant d'identité nationale, le dernier vêtement à tomber serait la langue. La langue française est, parmi ce que possèdent les Français, le bien le plus commun. Une nation qui parle une autre langue que la sienne, a dit Sénac de Meilhan au xviiie siècle, finit par perdre son caractère national. On pense généralement que la langue française exprime le caractère français. Mais comment cerner ce dernier ? La logique, par exemple, ne saurait caractériser une langue dont l'orthographe en est si souvent dépourvue. Le linguiste danois Jespersen, l'homme capable s'il en fut de comparer toutes les langues entre elles avec impartialité, a déclaré que le français n'était pas une langue particulièrement logique, moins en tout cas que le chinois et l'anglais. En outre, le fait de parler français n'a plus le même sens qu'il y a quelques siècles. Jadis, un paysan qui l'apprenait élargissait ses horizons, s'agrégeait à la communauté nationale, puis internationale, et donnait à sa pensée plus de richesse et de subtilité. Mais de nos jours seule une infime minorité d'êtres humains comprend le français : ne parler que cette langue, ce serait se couper de l'humanité, se soustraire à des influences qui, bonnes ou mauvaises, font partie de la civilisation moderne. De ce point de vue, le français occupe sur la scène international a peu près la position qui fut au niveau national celle des patois. Il est donc souvent nécessaire aujourd'hui pour un Français d'être bilingue, de la même manière que ses ancêtres instruits s'enorgueillissaient de savoir trois langues : le patois, le latin et le français. Il n'y a pas lieu de craindre que les progrès du bilinguisme affaiblissent 1« identité française » : certaines petites nations comme les Pays-Bas qui ont été conduites à devenir presque bilingues n'ont rien perdu de leur indépendance. D'ailleurs, […]
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