3. Nature, fonctions et dimensions de l'expérience maçonnique
• Le secret
Contrairement à une idée reçue, la franc-maçonnerie n'est pas une société secrète ou clandestine, pas plus que les loges et obédiences qui la composent, car on ne peut pas dire que leur existence ne soit connue que de leurs seuls membres. Toutes ont forme juridique – les Journaux officiels en attestent – et ce n'est que dans les pays où elle se trouve interdite ou persécutée que, bon gré mal gré, la maçonnerie fonctionne à couvert. Société discrète, ou mieux « société à secrets », la maçonnerie préserve le secret des tenues (des réunions) en demandant à ses membres de s'engager, par serment, à ne pas répéter ce qui s'y dit, afin de laisser opinions et émotions s'exprimer en toute liberté. Elle cultive en outre le secret d'appartenance, chacun pouvant déclarer qu'il est maçon, mais nul n'étant autorisé à dévoiler le nom d'un frère ou d'une sœur. Une attitude précautionneuse qui fait droit à la préservation de la sphère privée et de l'intimité contre toutes les tentatives collectives d'assujettissement de l'individu. Ces secrets-là sont de nature à conférer à la maçonnerie un caractère mythogène, ils constituent comme un dernier rempart face à la volonté de transparence absolue que revendiquent tous les systèmes totalitaires, en même temps qu'ils font naître un foisonnement de mythes, autant religieux que politiques.
En 1908, dans son étude sur la « société secrète », le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) pose que sous sa face interne, le secret témoigne d'une relation réciproque entre membres d'un groupe cependant que sous sa face externe, il trace une frontière entre ceux qui le possèdent et ceux qui ne le possèdent pas. La confiance réciproque des membres qui fonde la protection, Simmel la définit comme « la capacité à se taire ». Or la « société secrète » se donne les moyens d'assurer la discrétion, d'une part par la confiance formelle accordée d'office à chaque nouveau membre, d'autre part par le serment et les menaces symboliques de sanction si le silence est rompu. Dans le monde maçonnique, c'est le silence qui assure le secret, et le serment qui en est le garant. Le serment de garder silence, répété lors de chaque initiation, précède donc la communication progressive du secret. Le secret du rite s'exerce non seulement vers l'extérieur mais aussi à l'intérieur, entre initiés de degrés différents.
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