2. Le jeu du monde
La discorde habite le monde, et la sagesse ne saurait se réduire à la simple conciliation des opposés. Le sage est celui qui a su entendre que la nature est mesure, non mesurable à partir de nos oppositions. « Guerre (Polemos) est de tous le père, de tous le roi ; et les uns, il les désigne comme dieux, les autres comme hommes ; les uns, il les fait esclaves, les autres, libres » (fragment 53, traduction Bollack-Wismann). La guerre engendre ceux qui y participent et leur assigne la place que l'issue du combat leur attribue. Ce qui veut dire aussi que l'esclave peut se révéler libre, l'homme, dieu, et inversement. De l'ordre du monde, l'homme ne dispose pas. Joueur autant que joué, il doit veiller à « éteindre la démesure plutôt qu'un incendie ». « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure » (fragment 30, traduction M. Conche). Instabilité générale, mobilisme universel ! Les contraires ne peuvent être dominés par une volonté, qu'elle soit humaine ou divine. « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant » (fragment 52, traduction M. Conche). Héraclite dit la souveraineté du temps qui n'a aucun maître au-dessus de lui, qui joue pour jouer, sans raison ni finalité discernables, même par les plus habiles. Jeu éternel des substitutions – jeunesse/ vieillesse, santé/ maladie, vie/ mort... – unité des contraires dans le grand tout d'une nature qui aime à rester voilée en ses secrets (fragment 69).
Par leur beauté, leur dimension énigmatique, leur densité, les Fragments d'Héraclite n'ont pas fini de susciter des interprétations contradictoires (théologiques, cosmologiques, dialectiques, ontologiques, poétiques, philologiques...). Tout ira encore bon train, tant les origines fascinent et ne cessent de jeter leurs feux sous les cendres du devenir.
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