4. Les lieux de la mémoire
C'est ainsi qu'Angelico utilise tous les moyens figuratifs dont il dispose – depuis l'art de Giotto jusqu'à celui de Masaccio, en passant par les Lorenzetti et Lorenzo Monaco – à des fins qui ne sont pas strictement figuratives (au sens où l'on dirait, par exemple, que la peinture renaissante est plus « figurative » que celle du Moyen Âge), mais figurales, au sens où la théologie chrétienne avait fondé toute une conception de l'histoire entendue comme figure du Christ.
Aussi bien, l'homme du Quattrocento selon Fra Angelico (le spectateur de ses tableaux, par exemple) devait-il régler toute sa vie, tous ses regards, toutes ses pensées en mémoire de la faute adamique, de l'incarnation du Verbe, du sacrifice rédempteur de Jésus – et en prévision de la fin des temps, du Jugement dernier. C'est à une telle mémoire et à une telle « pré-vision » que l'œuvre d'Angelico semble vouée tout entière.
L'espace hiérarchisé, complexe et fantastique de ses Jugements derniers ou l'agencement subtil des cellules décorées du couvent de San Marco, tout cela évoque bien, en effet, cet « art » médiéval de la mémoire (ars memoriae) dont les grands théologiens dominicains – Albert le Grand, Thomas d'Aquin – avaient marqué l'Âge d'or. Partout, la pensée médiévale avait rencontré, utilisé cet art de la mémoire : dans ses pratiques de discours (sermons), dans sa plus haute littérature (Dante) comme dans ses plus prestigieuses œuvres d'art (Giotto).
Fra Angelico aura donc renoué avec les principes fondamentaux d'un art – dévot – de la mémoire : art des images colorées, « fortes », « actives », disposées dans des lieux rigoureusement agencés, et capables de s'associer les unes aux autres en un réseau toujours proliférant et encyclopédique, toujours producteur de sens et de poésie. Ce faisant, Angelico répondait exactement à l'exigence théologique formulée à la fin du xiiie siècle par le dominicain Giovanni di Genova : que la peinture soit un lieu d'instruction et de dévotion – bref un lieu figuratif de prédication – mais aussi, et au-delà, qu'elle se constitue comme un lieu de « mémoire du mystère de l'incarnation »...
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