2. Une peinture des passions humaines
Telle est la substance de cet ouvrage foisonnant, dont la structure narrative rappelle celle des feuilletons, fort prisés à l'époque. Aussi attentif à la vie consciente qu'aux manifestations du psychisme inconscient, l'auteur y dépeint avec soin les personnages. Juan Santa Cruz, dont les parents « avaient poussé l'amour jusqu'au gâtisme », est bien le résultat de cette idolâtrie : un être sans scrupule, égoïste, frivole, non dénué d'intelligence, mais dépourvu de toute générosité. Bref, un de ces señoritos (« petits messieurs ») dont Galdós, comme plus tard Antonio Machado, avait horreur. À l'inverse, Fortunata, fille du peuple de nature ardente et passionnée, se laisse souvent emporter par ses instincts vulgaires ; elle admire et envie la distinction de Jacinta, et parfois sa fureur se déchaîne contre elle. Mais il lui sera beaucoup pardonné, car elle a su beaucoup aimer. Galdós a de la tendresse pour cette femme, produit et victime d'une structure sociale oppressante. Quant à Jacinta, c'est, elle aussi, une victime. Épouse aimante et sensible, elle éprouve de la compassion pour sa rivale. Mais elle a trop souffert de son désir frustré de maternité et elle a été trop vivement torturée par la jalousie, pour ne plus éprouver à la fin qu'indifférence envers ce mari volage.
Autour des trois protagonistes, une multitude de personnages, pittoresques ou pitoyables, apparaissent dans cette fresque mouvementée de la société espagnole, examinée comme à la loupe par un écrivain imprégné des doctrines naturalistes. L'évocation de Madrid atteint ici un relief saisissant. Mais, plus encore que la vie sociale ou politique qui sert de toile de fond à l'intrigue, Perez Galdós analyse avec une lucidité impitoyable la puissance des passions humaines, si souvent mêlées, qui peuvent conduire vers le bien ou le mal.
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