1. Les origines
Le formalisme russe est né de deux cénacles littéraires : l'un, le Cercle moscovite de linguistique, qui se forma en 1915 à Moscou, à l'initiative de quelques étudiants, l'autre constitué à Saint-Pétersbourg et baptisé Société pour l'étude de la langue poétique, en abréviation Opoïaz. À Moscou le président du cercle était Roman Jakobson, un étudiant qui s'intéressait à l'éthnographie slave et à la philosophie du langage. À Pétersbourg, la plupart des membres de l'Opoïaz étaient des élèves du philosophe Beaudouin de Courtenay, parmi lesquels se distinguèrent Iakoubinski, Victor Chklovski, Boris Eichenbaum. Il y avait deux communs dénominateurs à ces berceaux du formalisme : l'intérêt porté à la linguistique et l'enthousiasme pour la poésie moderne, tout particulièrement le futurisme. Ainsi, Jakobson et Chklovski non seulement étudiaient avec passion les métaphores de Maïakovski, les inventions verbales libres de Vélémir Khlebnikov, d'Alexandre Kroutchenykh ou de David Bourliouk, mais ils frayaient avec les poètes auxquels les liait une amitié turbulente. Cette connivence avec l'avant-garde poétique, un certain goût de la bohème littéraire et du défi aux conventions donnèrent aux premières manifestations « formalistes » un air de provocation juvénile. Tous les formalistes ne partageaient d'ailleurs pas ces goûts : Eichenbaum et Victor Jirmunski se sentaient plus de penchant pour la poésie symboliste et akméiste : l'intimisme psychologique, la syntaxe rapide et parlée des vers d'Anna Akhmatova les attiraient plus que la poésie « transrationnelle » de Kroutchenykh. Au reste, les querelles n'ont pas manqué entre formalistes et les comptes rendus ou chroniques du mouvement, principalement ceux de Chklovski et de Jirmunski, sont souvent en contradiction, voire en belligérance. Chklovski limite le formalisme russe à l'Opoïaz. Jirmunski en fait un mouvement beaucoup plus vaste qui s'articule mieux à ses prédécesseurs symbolistes.
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