1. De l'âge classique à la Révolution
• Folie, déraison et société
On distinguera donc en elle, comme le fait Michel Foucault dans son Histoire de la folie à l'âge classique, un double élément. Un élément tragique et un élément critique ou de contestation. Au cours de l'époque moderne, ces deux éléments iront en se séparant toujours davantage. Le premier aura du reste tendance à disparaître ou du moins à s'occulter. Il ne surgira plus qu'épisodiquement, mais avec quelle force, chez Sade, Goya, Hölderlin, Nietzsche... L'âge du rationalisme accentue cette coupure tant sur le plan intellectuel que sur le plan social. Descartes a consacré à la folie au moins un texte célèbre. Mais il vise à l'exclure de l'ordre de la raison. Le fou ne peut penser, et la pensée ne peut être folle. La certitude de la pensée, qui repose entièrement sur son immédiate présence à elle-même – verum est index sui, dira Spinoza –, est indubitable. Au mieux, le fou ne peut que feindre de penser et il n'a rien à apprendre à celui qui pense vraiment, sauf de le mettre en garde contre les difficultés et les embûches qui hérissent le chemin vers cette vraie pensée.
Corrélativement, sur le plan social, la ségrégation s'organise. Les fous seront enfermés, non au titre de malades qu'on soigne, mais comme asociaux, objets à la fois de répression et d'assistance. À cette époque (dès le xvie siècle en Angleterre), l'Europe se couvre d'établissements d'internement, qui relèvent d'un statut assez indistinct et, de toute façon, non médical, et dans lesquels la justice et la société bourgeoise, avec l'aide des congrégations religieuses, s'occupent de cette assistance et de cette répression. À Paris, par exemple, selon une estimation de documents cités par Foucault, 1 p. 100 de la population s'y trouverait enfermé. Dans la société bourgeoise qui s'ébauche, il n'y a plus pour les pauvres de vocation à la vérité ou à une vérité, et les pauvres d'esprit ne font pas exception à cette loi. Mais il y a une prédestination que la misère comme la folie rendent évidente. La folie devient ainsi châtiment et signe de châtiment. […]
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