5. L'artiste et le penseur
Dostoïevski présente ce cas privilégié d'un penseur profond qui est un romancier de génie. Il n'écrit que s'il a une idée à exprimer, mais en l'exprimant il l'incarne. Cela est possible, parce que les idées qu'il conçoit ne sont jamais des absolus : il en voit le fort et le faible. Aussi n'est-il jamais tombé dans le travers du roman à thèse : le pour et le contre sont développés par les divers personnages, selon le caractère et dans la langue de chacun. Intrigue romanesque, étude psychologique, contenu philosophique composent un tissu indissociable. On peut ainsi distinguer trois plans : les relations sociales, la plongée dans les âmes, l'ontologie. Il est vain de chercher si Dostoïevski excelle plutôt comme romancier ou comme penseur.
Touchant les relations sociales, c'est un réaliste. Ses intrigues partent de faits divers : souvent des crimes. La situation du moment y joue un rôle : la déchéance de la noblesse, la puissance de l'argent, l'alcoolisme, la prostitution, le mouvement révolutionnaire, les suicides. Autre élément de réel : les traits autobiographiques. Cependant, l'auteur ne s'arrête pas à ce niveau ; il bâtit, et c'est tout son art du roman : la structure dramatique, l'importance du dialogue, l'accélération du temps, les intrigues secondaires, le personnage central vers qui tout converge, les affaires d'amour intéressant non pas deux, mais trois acteurs, les faits, paroles, caractères dont l'énigme ne s'éclaircira qu'ensuite, le paysage participant à la tonalité du moment, les grandes scènes d'ensemble.
Au dire de Nietzsche, Dostoïevski est le seul auteur qui lui ait appris quelque chose en psychologie. Il saisit ses personnages en pleine crise ; tels quels, avec leurs hésitations ou leurs excès, leurs contradictions, leurs rêves, leurs états seconds, leurs actes inexpliqués. Leur inconscient, mieux qu'une conduite logique, trahit leur vraie nature. Dostoïevski pénètre leur tréfonds. Il élabore la psychologie des profondeurs.
Enfin, on s'aperçoit qu'un seul problème est toujours posé, dans ses diverses combinaisons : l'homme et Dieu ; Dieu et le mal ; l'homme, la liberté et Dieu. Posé, non point résolu. En pratique, Dostoïevski le résout cependant par le culte d'adoration qu'il rend au Christ, et où il se rencontre avec son peuple russe « théophore » ; si, chez lui, la raison n'a jamais été pleinement en repos, le sentiment est satisfait. Il vécut et mourut en chrétien.
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