2. Le monde du feuilleton
Ainsi, en peu d'années, le roman populaire a recensé ses territoires et donné forme stable au continent qu'il découvrait. II a appris à se soumettre à trois principes d'organisation : la série , qui définit son mode de production, le genre, qui qualifie et délimite ses contenus, le niveau, critère implicite qui renvoie à l'appartenance sociale du lecteur et se traduit dans le mode d'écriture. Le roman populaire va longuement se reproduire dans ces conditions et, parce qu'il est « littérature de genre » et « littérature de série », parce qu'il se soumet à un code de recettes, il ne pourra jamais prétendre à l'acquiescement du monde lettré.
Pour les mêmes raisons, les nombreux auteurs qui ont peuplé les diverses zones de la littérature industrielle nous demeurent mal connus. Même les plus notoires, de Paul Féval à Marcel Allain et à Georges Simenon, restent moins célèbres que leur héros, Lagardère, Fantômas ou Maigret. Quant aux autres, ils ont laissé au mieux une signature. Mais qui sont donc les romanciers populaires ? Ils forment un monde à part, bien distinct du milieu littéraire consacré. D'un camp à l'autre, le passage est l'exception. Pourtant, des deux côtés, c'est le même journal qui sert de tremplin à bien des carrières, et l'on aurait pu s'attendre qu'il crée des solidarités. Il n'en est rien : aucun mélange ne s'opère, chacun jouant le rôle qui lui revient d'un côté ou de l'autre de la barrière. Dans Le Roman du quotidien, qui étudie la lecture populaire à la Belle Époque, Anne-Marie Thiesse a tenté de mieux cerner le groupe des auteurs feuilletonistes. Pour elle, trois caractéristiques sociales en dessinent les contours. En majorité, le groupe provient de la petite bourgeoisie et des classes populaires, avec une origine provinciale marquée. Ses membres, qui ont fait au moins des études secondaires, se tournent vers le journalisme parce que les professions à diplôme sont encombrées. Il s'agit d'un groupe en ascension qui met ses espoirs dans une réussite rapi […]
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