C'est à Varsovie, en 1937, que paraît, après deux ans de travail, le premier roman de Witold Gombrowicz, Ferdydurke. L'auteur avait déjà publié des contes, une pièce de théâtre, Yvonne (1935), et collaborait à des gazettes littéraires. Il faudra attendre 1958 pour qu'une première traduction soit donnée en français. Le critique polonais Constantin Jelinski, qui admira Ferdydurke dès son plus jeune âge et qui œuvra beaucoup pour faire connaître Gombrowicz, déclare dans des propos recueillis à Paris en 1984 : « Ce livre est en même temps un splendide conte philosophique, un roman picaresque où tout est renvoyé dos à dos avec un humour, une joie, une méchanceté, une invention absolument folles. Ferdydurke a changé mon existence et j'en ai su gré à Gombrowicz toute ma vie. » Déroutant, comme les trois autres romans qui suivront (Trans-Atlantique, 1950, La Pornographie, 1960, et Cosmos, 1965), Ferdydurke s'inscrit dans le sillage des nouvelles écrites entre 1926 et 1946 (Bakakaï) : même goût de la dérision, des situations grotesques, même soin à mêler réflexion et art de conter, même volonté de mettre à nu, à partir de l'épreuve de « blessures personnelles », les contradictions liées à toute existence.
1. L'irréductible conflit entre maturité et immaturité
C'est sur un malaise que débute Ferdydurke. Le héros, Joseph, dit Jojo, un homme d'une trentaine d'années, se réveille un beau matin en proie à un étrange trouble : le sentiment intime d'avoir perdu toute place dans le monde, la sensation quasi physique d'une dissociation du corps et de l'esprit, d'un émiettement physique. Avant tout, Jojo est troublé par le décalage entre « l'horloge de la nature », qui est aussi bien celle de la société, et qui veut que nous tenions une place correspondant à notre âge, et le « blanc-bec » qu'il a été... et qu'il se sent être encore. C'est à l'intérieur de la subjectivité et de l'intersubjectivité que se jouent les rapports complexes de maturité et d'immaturité, irréductibles à une simple q […]
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