4. La féodalité tardive
À vrai dire, certains des usages implantés à l'époque de la féodalité triomphante devaient se maintenir pendant de longs siècles. Et d'abord les cadres juridiques qui s'étaient construits autour du lien d'homme à homme. En France, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, on vit des individus s'agenouiller devant un personnage que, par les gestes de l'hommage et par les paroles de la foi, ils reconnaissaient pour leur seigneur et dont ils s'avouaient les vassaux. La concession féodale demeura dans la pratique un mode très répandu d'aménagement des relations foncières, autour duquel s'était développée toute une jurisprudence, le domaine de juristes spécialisés, les feudistes. Les meilleurs traités de droit féodal datent du xviiie siècle. Comme d'autre part, dans le domaine de l'économie et de la fiscalité, le premier essor du capitalisme n'avait guère modifié, dans un monde qui restait pour une très grande part rural, les mécanismes de l'exploitation seigneuriale, ce qui subsistait encore des cadres juridiques de la féodalité apparut comme le symbole éminent de la ségrégation sociale et de tous les privilèges. Pour détruire ceux-ci, les révolutionnaires abolirent ce qu'ils appelaient les droits féodaux, c'est-à-dire un ensemble complexe de prérogatives qui relevaient en réalité bien davantage de la seigneurie que du fief.
Quant à l'esprit de la féodalité, turbulence politique appuyée sur des clientèles et sur le rassemblement d'hommes de guerre autour de puissances privées aspirant à l'autonomie, les affaiblissements de l'autorité monarchique lui redonnaient périodiquement vigueur. Ainsi, dans l'Angleterre des xive et xve siècles se développa ce que les historiens de ce pays nomment la féodalité bâtarde (bastard feudalism) : les plus grands barons s'accoutumèrent à retenir auprès d'eux, dans leur « livrée », des chevaliers dont ils soldaient les services par des « fiefs-rentes », c'est-à-dire par le versement régulier d'une pension en numéraire ; ces bandes les soutinrent efficacement dans leurs rébellions contre le pouvoir royal.
Les restes les plus tenaces persistent dans les attitudes mentales. Certains mots, « hommages », « cour », ont perdu de notre temps tout leur sens primitif ; mais la valeur encore accordée à l'activité et aux qualités militaires, par exemple, ou la notion d'honneur peuvent être tenues pour des survivances attardées de l'univers psychologique qui a pris corps dans l'Europe médiévale autour de la vassalité et du fief.
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