Pour Cellorigo, observateur lucide du déclin de son pays, les Espagnols du début du xviie siècle semblent vivre sous l'effet d'un charme. Cette société, en particulier celle du frivole microcosme madrilène, trouve en Lope de Vega l'enchanteur qui, dans le miroir de la comedia, ordonne les mirages glorieux du public des corrales. Il est aussi celui qui charme l'imagination voluptueusement coupable des lecteurs de ses poèmes profanes et sacrés. Familier de l'Inquisition, présidant aux joutes poétiques lors des grandes cérémonies, protégé du duc de Sessa, il semble remplir parfaitement la fonction dévolue aux clercs chargés d'entretenir l'illusion collective. Comment expliquer, pourtant, qu'aucun des trois règnes sous lesquels il aura vécu ne lui apporte la faveur que son adhésion à l'ordre monarchique et aristocratique devrait lui valoir ? Pourquoi cette réticence des responsables politiques à lui accorder un statut officiel à la mesure de son succès populaire ? En raison de sa vie non conformiste ? Mais nombre de ses contemporains font carrière malgré une existence tout autant traversée de scandales et de contradictions. Il y a en réalité chez Lope une liberté plus inquiétante parce qu'inaliénable et qu'il exerce sans en revendiquer ni même en percevoir la valeur subversive. S'abandonnant dans sa vie comme dans sa création aux forces du désir et aux périlleuses facilités de la quête du plaisir, il crée un ordre lyrique qui ne saurait coïncider avec l'ordre établi. Par-delà les siècles, sa démesure n'a rien perdu de son élan ni de son pouvoir de contagion. Cette œuvre immense reste néanmoins enracinée dans les circonstances culturelles du Siècle d'or espagnol, et la comedia, sa création fondamentale, ne peut survivre qu'au prix de l'infléchissement du sens que lui donnait le poète. Ainsi, avant la guerre civile, Federico García Lorca, redécouvrant l'irrésistible pouvoir dramatique de Fuenteovejuna, propose aux spectateurs de son temps une image qui, venue paradoxalement du passé, est prémonitoire des […]
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