Voir, comme on le fait parfois, dans la rupture de Lamennais avec le catholicisme romain une réaction d'orgueil blessé après la condamnation de Paroles d'un croyant, et tenir sa révolte pour un affrontement purement personnel avec le pape Grégoire XVI, c'est risquer de passer à côté du drame qui s'est joué dans l'Église du xixe siècle et dont « Féli » a été un des principaux acteurs.
Par son œuvre et son action, il a lutté contre la tiédeur de certains catholiques, contre les compromissions du clergé avec le pouvoir temporel, et recherché un idéal chrétien plus pur, plus évangélique.
1. Le nouveau « Père de l'Église »
Ce petit homme à la mine chétive, malingre, qui souffrit toute sa vie d'une dépression de l'épigastre, est né à Saint-Malo, la ville des corsaires. Très tôt orphelin de mère, il est confié par son père, armateur et négociant, à la garde de son frère Jean et de son oncle Robert des Saudrais ; autodidacte, n'ayant reçu aucune formation dans un séminaire, c'est presque contraint par ses amis ou son directeur de conscience, l'abbé Carron, qu'il accepte de recevoir les ordres mineurs, puis la prêtrise, en 1816. Prenant au sérieux le caractère irrévocable de son engagement sacerdotal, Féli, comme l'appelle son frère, n'a pas cependant la vocation d'un « recteur » de paroisse bretonne, il est plutôt soucieux de trouver dans l'Église une autre place, qui lui convienne mieux : c'est la plume qui lui permet de gagner très vite une gloire qui le plaça au rang de nouveau « Père de l'Église » et peut-être – cela n'a jamais pu être prouvé – lui valut, en 1826, d'être nommé cardinal in petto par Léon XII.
Les deux premiers volumes de l'Essai sur l'indifférence (1817 et 1820) furent accueillis avec enthousiasme : les catholiques, qui n'avaient pas eu de grand polémiste face à Voltaire ou aux encyclopédistes du xviiie siècle, venaient de trouver enfin un héros qui ne répugnait pas au corps à corps, et prétendait prouver que le philosophe individualiste était un être anormal, une sorte d'hérétiqu […]
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