3. Solitaire, solidaire
Dans ces conditions, engagement esthétique, critique sociale et attitude politique s'avèrent intimement liés, et, en toute logique, le destin du poète est celui de son peuple. Federico García Lorca l'a toujours éprouvé ainsi. La faim des autres lui a toujours coupé la parole. Il eût donné, dit-il, le jardin romantique de son adolescence pour en faire un potager. Sa dernière œuvre, dont le début subsiste, semble avoir tourné court et le monde même lui a semblé soudain « arrêté devant la faim qui désole les peuples ». Dans les années qui précèdent la guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale, il a fixé pour tâche à l'artiste et aux autres « intellectuels des classes qu'on appelle aisées », de « plonger dans la glaise jusqu'à la ceinture pour aider ceux qui cherchent les lys ».
La nécessité de communiquer, raison déterminante de sa carrière poétique et dramatique, rejoint ici une volonté consciente de jouer son rôle, unique et impossible à éluder, dans cette création continuée qui fait le patrimoine vivant de son peuple. La « chaîne de solidarité spirituelle » où il se situe comme artiste lie nécessairement le sort posthume de son œuvre au sort des hommes parmi lesquels elle est née et pour qui elle a été écrite : au destin du peuple espagnol en premier lieu, mais aussi au destin mouvant de la communauté humaine.
Par-delà son attachement à la tradition nationale, à laquelle répond son adhésion à l'art le plus moderne de son siècle, l'indépendance esthétique de Lorca est la première clé de sa grandeur et de son succès durable. Par-delà l'engagement poétique et humain dont il est mort, sa liberté personnelle et son sang-froid dans les fluctuations de l'histoire, sa fidélité toujours éveillée à l'irremplaçable nouveauté du présent font la valeur la plus permanente de son message.
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