2. Le Livre d'Ézéchiel et sa postérité
En dépit de ses qualités littéraires modestes, le Livre d'Ézéchiel parvint à maintenir sa grande autorité. Ben Sira (190 av. J.-C.) en est le témoin antique ; Schiller aurait voulu apprendre l'hébreu pour le lire dans l'original et Victor Hugo le placera avec Homère, Eschyle, Juvénal et quelques autres dans « l'avenue des géants immuables de l'esprit humain ». Cependant, l'utilisation d'Ézéchiel fut souvent ressentie comme inconfortable et même coupable, et sa carrière est remplie d'obstacles et d'omissions, mais aussi de complicités aux effets créatifs.
Le Livre d'Ézéchiel a eu beaucoup de mal à se faire admettre dans le canon juif des Écritures. Sa partie législative se trouva en désaccord, dès le ive siècle avant J.-C., avec le Pentateuque, définitivement constitué et homologué comme l'œuvre de Moïse. Aussi les rabbins du ier siècle voulurent-ils le retirer du corpus officiel pour éviter de troubler la conscience populaire. Il fallut bien des artifices d'interprétation pour le laver des graves suspicions dont il était l'objet et ainsi lui éviter de devenir apocryphe (Talmud, Shabbat 15 b, Hagiga 13 a). Encore au ive siècle, Jérôme écrira qu'Ézéchiel « a enrobé les principes et la fin de tant d'obscurité que, chez les Hébreux, ces parties ainsi que le début de la Genèse n'étaient pas lus avant l'âge de trente ans » (Lettres 53, « Ad Paulinum »).
Or ces difficultés de reconnaissance et de canonisation étaient l'indice de richesses que d'autres courants juifs, minoritaires il est vrai, surent exploiter. La « vision du char » servit de base aux mouvements mystiques et aux spéculations ésotériques que l'on appela Merkabah (ce mot hébreu signifie « char »). Dans le cadre de leur polémique antijuive, les chrétiens durent utiliser, de leur côté, les sévères dénonciations d'Israël par le Prophète. Mais c'est la production dite apocalyptique qui fit surtout d'Ézéchiel sa source privilégiée, principalement par sa conception du Temple « révélé » (Apocalypse syriaque de Baruch I […]
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