3. Problèmes posés par le recours à l'expérience
Pour ce qui a trait aux modalités de l'expérience, la question centrale est celle de savoir s'il y a continuité ou discontinuité de l'expérience commune à l'expérience scientifique. L'expérimentation est-elle un recours minutieux et méthodique à l'expérience courante, ou bien rompt-elle radicalement avec celle-ci ? Gaston Bachelard, par exemple, marque très fortement la distinction de ces deux modalités de l'expérience. L'histoire des sciences semble bien lui donner raison, en révélant qu'une expérimentation s'inscrit toujours dans une construction théorique : des concepts, des variables, des problèmes, des hypothèses, des théories sont à l'origine de l'intervention sur la nature. En dehors de ce contexte, qui n'a strictement rien de commun avec celui de l'expérience commune, l'expérimentation est dénuée de sens et de portée.
Quelle est alors la place occupée par le recours à l'expérience au sein de la démarche scientifique ? La réponse courante à cette question tient en peu de mots : l'expérimentation consiste à soumettre nos hypothèses au tribunal de l'expérience. Mais il existe au moins deux types d'hypothèses : généralisation ou condensé de faits observés, ou bien considération que des entités théoriques pourraient expliquer certains faits. On ne saurait sous-estimer la part d'interprétation qui rend le contrôle expérimental complexe et l'impossibilité, soulignée par Pierre Duhem (1906) et retenue par Willard van Orman Quine (1951), de condamner une hypothèse isolée de son ensemble théorique : les hypothèses de la physique subissent le contrôle expérimental de façon collective.
Ces considérations portent à l'examen des conditions du progrès scientifique. Une hypothèse confirmée par l'expérience prend-elle valeur de dogme ? Constitue-t-elle un élément indiscutable qui, d'autres s'y ajoutant, assurerait le mouvement continu de production de connaissances, ou bien faut-il admettre que des révolutions scientifiques viennent périodiquement bouleverser l'édifice entier de la connaissance, conduisant le savant d'aujourd'hui à rejeter les hypothèses les mieux confirmées hier ? Ce n'est pas minimiser le rôle de l'expérience que de souligner la difficulté et la complexité du contrôle expérimental lorsqu'on prend en compte le développement effectif des sciences.
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