2. Les limites de l'évolutionnisme
L'évolutionnisme paraît pencher plutôt du côté du matérialisme, tout provenant par évolution d'un donné matériel homogène initial. En réalité, il est très ambigu. Il ne présuppose aucune forme, mais peut difficilement se passer d'une finalité interne. C'est précisément ce qu'implique sa référence constitutive au développement de l'individu vivant.
Dans tous les domaines, l'évolution serait donc un processus linéaire passant par une série d'étapes et qui se répète pour des réalités qui sont au départ semblables et se trouvent dans des conditions comparables. On peut donc définir une loi d'évolution pour un type de réalité donné. Les exemples de lois d'évolution de ce type sont innombrables, et illustrent la prégnance de l'évolutionnisme : la loi du développement de l'Esprit qui commande la succession historique des esprits des peuples chez Hegel, celle des trois états chez Comte, ou encore la loi de l'histoire pour le marxisme. Les premiers anthropologues veulent rendre compte d'une suite nécessaire de phases de l'histoire des sociétés humaines en fonction des techniques, des relations de parenté ou du facteur religieux.
Depuis plus ou moins longtemps selon les domaines, l'évolutionnisme a fait l'objet de réserves, d'abord au niveau de son accord avec les faits, plus tard pour ses principes. La critique a commencé dans les sciences humaines et la philosophie de l'histoire. Elle est maintenant générale. Même les cosmologistes préfèrent aujourd'hui parler d'histoire plutôt que d'évolution de l'univers. La biologie qui a fourni le schème embryologique inspirateur de l'évolutionnisme, et qui l'a conforté avec la théorie darwinienne de l'évolution, est peut-être la science où cette critique a le plus tardé à se manifester. Certes, Jacques Monod s'est attaqué aux visions globales de l'évolution, à l'animisme et à l'anthropocentrisme qui les caractérisent. Puis Georges Canguilhem a montré qu'en réalité la pensée de Darwin elle-même brise le cercle des concepts de l'évolutionnisme. Enfin, Patrick Tort explique que l'évolutionnisme spencerien a parasité Darwin, mais que celui-ci lui a dans une certaine mesure résisté.
La critique du grand récit évolutionniste laisse un vide important. Son pouvoir unificateur reposait sur la possibilité de présupposer un sujet et la continuité de son évolution. Sa vision globale est perdue, ce qui laisse la postmodernité quelque peu désemparée.
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