2. La souffrance, les hommes et les dieux
Tel est le théâtre d'Euripide, du moins vu des gradins : une accumulation d'orages et de cataclysmes, entrecoupés de sporadiques éclaircies. Il faut dépasser ce stade et tenter, en soulevant le voile, d'apercevoir le moi dans le miroir des autres. Pour donner la vie, il faut l'avoir reçue. Euripide a été vivant ; il a cherché le bonheur, ne l'a trouvé que par à-coups ; jusqu'au bout, il s'interroge sur le sens du destin de l'homme, sans découvrir la solution qu'il pourchasse avec la curiosité d'un savant, la passion d'un être qui souffre. S'il pousse au noir ses drames, ce n'est pas faute d'avoir espéré la lumière, qui n'est pas descendue jusqu'à lui.
Dans ses tragédies de jeunesse, il manifeste de l'intérêt pour les femmes scandaleuses. Les approuve-t-il ? Non pas. Il corrige le scandale et substitue à la Phèdre coupable une Phèdre qui lutte contre la passion coupable. Car il est épris de pureté, en morale comme en politique et en religion. Mais est-ce sa faute s'il vient trop tard dans un monde trop vieux ?
On le dit misogyne. Peut-il haïr les femmes, celui qui s'est fait spécialiste des fibres de leur cœur et décrit en connaisseur la joie qu'elles peuvent être dans la vie d'un homme ? Aucune des nuances de l'amour ne lui est étrangère – et son expérience n'est pas livresque –, mais il ne les trouve que dans le cœur féminin. N'est-ce pas le signe qu'il les y a cherchées ? Cependant, si une femme peut sacrifier sa vie pour prouver son amour, préfère le suicide à la faute, est torturée d'une trahison, pourquoi le père est-il trop heureux de se défaire d'une fille en la mariant ? Les troubles de la chair engendrent partout le désordre et le malheur. Euripide connaît trop bien les femmes, en fin de compte, pour ne pas les redouter. Comment ne pas craindre une Médée, une Phèdre, bien sûr, mais même une Électre ou une Iphigénie ? La force du caractère, aussi bien que la faiblesse du corps, rompt cet ordre qui doit régler les rapports des épo […]
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