Freiné par les inhibitions puritaines et souvent par une législation rétrograde, le théâtre américain ne s'est développé que très tardivement. Avant O'Neill, on ne jouait guère aux États-Unis, en dehors du répertoire anglais, que des farces grossières ou des mélodrames. Les auteurs les plus ambitieux composaient des pièces à thèse moralisantes, béatement optimistes. O'Neill, perpétuellement insatisfait et tourmenté, écœuré par cette médiocrité, chercha à exprimer, avec des moyens sans cesse renouvelés, son désarroi profond et son sens tragique de la vie. Par son abondance, sa variété, son intensité passionnée, son œuvre domine le théâtre américain, comme celle de Shakespeare domine le théâtre anglais et celle de Strindberg, qu'il admirait, le théâtre suédois.
1. L'apprentissage
En apparence, tout dès sa naissance (à New York en 1888) portait Eugene Gladstone O'Neill vers le théâtre. Son père, en effet, était acteur, mais il joua pendant presque toute sa carrière le rôle de Monte-Cristo dans une adaptation très populaire, et Eugene O'Neill le méprisait de s'être ainsi prostitué pour de l'argent. Après une éducation coûteuse mais chaotique dans un certain nombre d'écoles catholiques (comme il convenait à un petit Irlandais de famille riche) et une année passée à Princeton (1908), il rompit avec les siens et se lança à corps perdu dans la vie. Il se maria, puis, très vite, abandonna femme et enfant et devint tour à tour chercheur d'or au Honduras, marin, employé de commerce à Buenos Aires, marin de nouveau sur un transport de bétail en partance pour l'Afrique du Sud, clochard à Buenos Aires, puis, une fois de plus, après son retour à New York, marin sur des bateaux faisant le trafic entre les États-Unis et l'Angleterre. Épuisé, il rentre dans sa famille, essaie un temps d'être acteur dans la troupe de son père, ne réussit pas, décide alors de tâter du journalisme à New London dans le Connecticut, mais tombe très gravement malade. C'est à ce moment précis de sa vie qu'il situera la pièce crue […]
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