3. Un enseignement et une œuvre théorique importants
Membre de l'Académie royale d'architecture de 1762 jusqu'à sa suppression en 1793, Boullée enseigne dès 1747 (il a dix-neuf ans !) et va influencer toute une génération d'architectes par ses conceptions à la fois rationnelles et utopistes. « Ed io anche son pittore » (« Et moi aussi je suis peintre ») : cette célèbre profession de foi de Corrège, que Boullée place en épigraphe de son Essai sur l'art, éclaire d'emblée sa pédagogie. « Art du dessin », comme la sculpture, la décoration ou la peinture, l'architecture (« mère des arts ») doit emprunter aux séductions poétiques de l'art figuratif, voire narratif, les moyens d'inventer le caractère spécifique de chaque bâtiment. « Oui, écrit Boullée, je le crois, nos édifices, surtout les édifices publics, devraient être, en quelque façon, des poèmes. Les images qu'ils offrent à nos sens devraient exciter en nous des sentiments analogues à l'usage auquel ces édifices sont consacrés. » La philosophie sensualiste d'un Condillac justifiait l'abandon de la rhétorique vitruvienne des ordres antiques : l'usage des formes naturelles pures (cube, pyramide, cylindre, sphère) devait s'accorder au rôle expressif des ombres et à la mise en scène d'immenses colonnades libres. Frapper l'imagination, par la clarté et la grandeur des effets, équivalait à éveiller la conscience de l'humanité en « progrès ».
Boullée, architecte-peintre, rêve d'un art urbain grandiose qui ne se concrétisera jamais, mais qui influencera certaines théories et réalisations européennes de la première moitié du xixe siècle. Sa doctrine a un rôle important dans la formation des candidats aux grands prix de l'Académie. Parmi ses élèves les plus connus, J. F. T. Chalgrin, A. T. Brongniart, M. Crucy, J. P. Gisors-l'Aîné, J. N. L. Durand, P. A. Pâris et A. M. Peyre feront carrière jusque sous l'Empire ou la Restauration. Quant à l'œuvre de l'architecte, ses écrits et ses dessins visionnaires sont oubliées dès la mort de l'artiste, malgré le legs qui est fait à la Bibliothèque nationale en 1793 (environ une centaine de magnifiques dessins, accompagnés du manuscrit de son Essai sur l'art). L'Essai sur l'art est finalement publié en 1968 et l'œuvre graphique de Boullée, étudiée en particulier par E. Kaufmann, apparaît désormais comme l'un des tout premiers témoignages de l'art idéal de l'époque des Lumières.
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