Poète et dramaturge français, l'une des gloires — mais la plus méconnue — de la Pléiade, Jodelle est aussi musicien, peintre, architecte, orateur et « vaillant aux armes ». Élève de Muret au collège de Boncourt, il fait jouer dès l'âge de vingt ans une pièce, Eugène, première tentative pour créer une comédie nationale. Jodelle semble avoir écrit une autre comédie, La Rencontre, qui, elle, est perdue. Il donne aussi une Cléopâtre captive, qui pose d'emblée les fondements de la tragédie classique : quand le rideau se lève, Antoine est mort, et le destin de Cléopâtre arrêté ; comme plus tard l'héroïne de l'autre tragédie que nous avons conservée de Jodelle, Didon se sacrifiant, elle n'a plus qu'à mourir. L'action est réduite au minimum et ne s'étend que sur quelques heures ; la pièce est un lent cérémonial éclatant et glacé, un long chant tragique. La fête dramatique du carnaval de 1553, au cours de laquelle sont représentées les deux œuvres, scelle l'union du collège de Boncourt et de celui de Coqueret d'où est issue la Pléiade ; elle marque aussi l'avènement en France d'un théâtre nouveau, salué avec enthousiasme par le public lettré et par les jeunes compagnons de Jodelle. Ce triomphe est suivi de bien des déboires, en particulier le piteux échec d'une mascarade donnée devant le roi à l'Hôtel de Ville de Paris en 1558. Jodelle a beau multiplier les pièces de circonstance, d'apparat, de polémique religieuse (en particulier la série de sonnets Contre les ministres de la nouvelle opinion), il voit échouer toutes ses tentatives pour réussir auprès des puissants. Il meurt en insultant Dieu, délaissé, abandonné de ses confrères, que son intransigeance et sa présomption ont sans doute découragés, rejeté par un monde trop petit pour son idéal et ses ambitions. Il n'avait fait imprimer aucun volume de vers : ce sont quelques amis qui, après sa mort, se sont chargés de publier (avec son œuvre dramatique) son œuvre poétique, dont une grande partie est perdue. Édité en 1574, le recueil comprend, outre les pièces déjà citées, des satires et des poèmes d'amour — des sonnets surtout, adressés notamment à la maréchale de Retz — où l'érotisme débouche sur le mysticisme ; ils révèlent une singulière aventure spirituelle et poétique. L'originalité et le modernisme de l'inspiration de Jodelle, la singularité de son style qui disloque la syntaxe et la rythmique, son esthétique déjà baroque ont toujours dérouté : ces qualités ont fasciné ses contemporains et rebuté des générations de critiques « classiques ». On redécouvre aujourd'hui ce poète puissant et mal-aimé, de même que l'on représente de nouveau sa Cléopâtre réputée illisible et injouable. Le « démon » par lequel Jodelle était possédé et que célébrait Du Bellay n'a pas fini d'exercer ses pouvoirs.
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