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ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES, livre de Jean-Jacques Rousseau

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2.  « Rémunérer le défaut des langues »

Rousseau se trouve pris dans un paradoxe : retracer l'origine des langues le contraint à l'écriture, au raisonnement, et au français, la plus « sourde » des langues. Mais la voix est-elle définitivement perdue ? La langue ne porte-t-elle pas en soi la faculté de corriger le défaut même qui l'a fondée ? Il ne faut pas oublier, d'abord, que la rédaction de l'Essai s'inscrit dans la querelle des Bouffons, cette bataille musicale qui, de 1752 à 1754, opposa les défenseurs de la musique française, autour de Rameau, aux partisans de la musique lyrique italienne (d'Holbach, Grimm, Diderot, Rousseau). Revenir à l'origine, c'est choisir la musique italienne qui, Rousseau le dit avec force dans la Lettre sur la musique, est harmonie ; l'opéra est la forme « d'imitation qui apparie la musique et le langage » (J. Starobinski). Or l'« avantage » du musicien sur le peintre, dit Rousseau, tient précisément à la nature figurale de la musique : le musicien « ne représentera pas directement [l]es choses, mais il excitera dans l'âme les mêmes sentiments qu'on éprouve en les voyant » (chap. xvi). L'Essai sur l'origine des langues est tentative de réconciliation par l'écriture avec la langue primitive, avec l'humanité originelle définie moins par son mutisme que par sa « faculté métaphorique » (P. Lacoue-Labarthe). Dès lors, comment ne pas entendre, derrière le lyrisme de l'écriture, la transcription nostalgique du chant originel ? Comment ne pas lire les pauses poétiques comme un suspens métaphorique du temps ? Et le dernier chapitre, « Rapport des langues aux gouvernements », comme l'appel, inactuel, d'un tribun au « peuple assemblé » ? Dire que « chez les Anciens on se faisait entendre aisément au peuple sur la place publique », c'est dire qu'aujourd'hui la voix du peuple est étouffée : « Je dis que toute langue avec laquelle on ne peut se faire entendre est une langue servile. » Seule la démocratie, restaurée par le contrat, pourra rendre audible à nouveau la voix populaire. Cet appel à l'opinion, par quoi, non sans amertume, se clôt l'Essai, les orateurs de la Révolution l'entendront.

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