1. L'Espagne rattrape l'Europe
L'image n'est pas fausse, d'une Espagne qui rattrape presque d'un coup tous les « trains » qu'elle avait manqués depuis le xviie siècle, qui passe en peu de temps, sur le plan matériel, d'un rang qui ne dépassait guère celui de la Turquie – vers 1950 – à celui de puissance industrielle de moyenne importance, en passe d'égaler la Grande-Bretagne dans la décennie de 1980. Reste qu'il faut cerner la nature et le revers de cette croissance, et en apprécier aussi l'impact socioculturel ambigu.
• La croissance économique et son revers
Le bouleversement industriel de la fin de l'ère franquiste s'est traduit par l'accès de la majorité des Espagnols à ce qu'il est convenu d'appeler la consommation de masse. À cet égard, aucun indice n'apparaît plus significatif que celui de l'évolution de la distribution de la population active, en particulier de la régression spectaculaire de la part des travailleurs agricoles.
Mais le fait que l'Espagne rassemble, dès les années 1960, infiniment plus d'ouvriers, d'employés et de cadres que de paysans ne doit pas masquer les difficultés de ce changement, quand bien même il la fait entrer de manière irréversible dans la modernité. En un sens, la rapidité et la nature du développement espagnol ont accru la vulnérabilité du pays aux aléas de la conjoncture et aux soubresauts causés par la division internationale du travail. D'un côté, l'industrialisation de l'Espagne s'est accompagnée, pendant ses années fastes, d'un recours systématique à l'émigration de l'excédent de main-d'œuvre agricole. D'un autre côté, elle s'est trop fondée sur les facilités offertes par les investissements étrangers ou les emprunts sur le marché des capitaux extérieurs, ainsi que sur l'utilisation massive de licences de fabrication. Cette stratégie permettait de faire vite et de surmonter le handicap financier et technique des entrepreneurs nationaux. Mais elle comportait, d'abord, l'inconvénient de masquer artificiellement le sous-emploi. Elle e […]
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