6. La situation contemporaine
La pensée eschatologique a-t-elle encore un sens aujourd'hui, a-t-elle un avenir ? Ce qui frappe en tout cas, en cette fin du xxe siècle, c'est l'éclipse presque totale de tous les discours hérités du passé. La théologie chrétienne, en particulier, est devenue quasi muette, sinon agnostique, en tout ce qui concerne l'au-delà. Elle se cramponne certes à l'idée de la résurrection, mais en la traitant comme un pur article de foi, la foi en la parole du Christ ressuscité, sans la relier à une forme quelconque de savoir positif, sans chercher à l'intégrer dans une quelconque « image du monde ». Et, de son côté, l'art du xxe siècle a pratiquement renoncé, sauf exceptions, à représenter la fin du monde et les paysages de l'au-delà. Cette situation n'est pas vraiment récente, mais elle est aggravée de nos jours par l'effondrement, dans le sang et les larmes, de l'optimisme révolutionnaire qui, pendant des décennies, s'était, un peu partout dans le monde, substitué aux aspirations sotériologiques. Nous commençons à comprendre que les promesses de la terre ne combleront jamais le vide du ciel.
Sans doute les sectes ne manquent pas qui, de nos jours encore, spéculent sur les données chiffrées de l'Apocalypse, guettant avec passion les signes annonciateurs de la fin des temps. Témoins de Jéhovah, adventistes, mormons et autres rivalisent d'enthousiasme et de prosélytisme. Au sein même du catholicisme et des différentes Églises réformées, des tendances traditionalistes ou « fondamentalistes » s'affirment avec vigueur. En fait, aucune des grandes religions du monde – islam, hindouisme, bouddhisme, taoïsme même – n'est épargnée par la tentation, parfois irrésistible, de se replier sur ses sources et son credo traditionnel. Dans le domaine eschatologique, toutefois, de telles aspirations sont anachroniques et vouées à l'échec. Ces croyances ne pourraient redevenir vivantes qu'au prix d'un véritable oubli de tout le savoir positif que l'homme a pu acquérir, […]
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