4. L'Inde : le saṃsāra et les âges du monde
Au moment même où le modèle de la résurrection s'imposait au Proche-Orient, une autre eschatologie, apparue en Inde plusieurs siècles auparavant, prenait sa forme définitive. L'idée de base, dégagée depuis les plus anciennes Upaniṣad, est celle d'un sujet transcendant (ātman ou « Soi »), qui est en lui-même étranger à l'espace et au temps, comme à toute forme de limitation et de particularisation, mais qui, sous l'emprise d'une mystérieuse « ignorance originelle », vient s'identifier à un corps vivant dont il épouse les vicissitudes. Ainsi incarné, le Soi devient sujet du désir, de l'acte et de l'expérience sensible en général. La souillure ainsi contractée l'attache alors à ce monde et le conduit à renaître à l'intérieur d'un nouveau corps lorsque l'ancien a été détruit par la mort. Et c'est le degré de conformité à l'ordre du monde (dharma) des actes accomplis durant l'existence précédente – lequel traduit, en fait, un certain degré d'ignorance ou de relative lucidité – qui détermine le niveau de la condition obtenue à la nouvelle naissance : animale, humaine (dans une caste haute ou basse), semi-divine, etc. Il s'agit donc essentiellement d'une rationalisation – sur des fondements éthiques et métaphysiques – du très ancien et très populaire motif de la réincarnation. Ici, toutefois, la transmigration (saṃsāra), retour perpétuel des mêmes illusions et des mêmes souffrances, est appréhendée comme le mal par excellence. L'ascète indien, qu'il soit hindou ou bouddhiste, vise donc avant tout la « délivrance » (mokṣa ou nirvāṇa), c'est-à-dire l'arrêt, pour ce qui le concerne, de la roue des renaissances. Les moyens mis en œuvre dans ce dessein sont divers, mais ils convergent tous vers une désidentification par rapport au corps et à l'expérience sensible, vers une prise de conscience de soi dont la radicalité permettrait de surmonter l'ignorance originelle. Nous sommes donc en présence d'une eschatologie profondément « individual […]
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