2. L'au-delà sans retour
À partir de cette indistinction initiale de l'individuel et du social, plusieurs lignes d'évolution sont concevables. L'une d'elles coïncide avec une certaine manière pour la conscience de soi de s'affermir en se dégageant, au moins jusqu'à un certain point, du réseau de ses participations collectives. Un certain durcissement du sens de l'individualité séparée – que nous ne pouvons guère, dans l'état actuel des connaissances, que constater là où il se produit – se solde par le déclin, ou même la disparition complète des confuses mythologies de la réincarnation si répandues, par ailleurs, à la surface du globe. Cette consolidation du moi, là où elle n'est pas compensée par la découverte d'un Dieu transcendant, a quelque chose de tragique. Ici, le sujet émerge pour lui-même, mais pas au point de pouvoir s'attribuer le même degré de réalité, ou de dignité métaphysique, qu'à l'univers qui l'entoure. L'idée d'une fin du monde porteuse d'un sens sotériologique lui demeurant ainsi inaccessible, la seule possibilité qui s'offre à lui de compenser spirituellement l'évidence de la mort physique et de la décomposition est de postuler la simple prolongation de son existence dans l'au-delà, en dehors certes de tout jugement, mais sous une forme aussi minimale et résiduelle que possible, de manière à ne pas entrer trop directement en conflit avec l'évidence des sens. Ainsi se constitue la catégorie religieuse du double ou de l'ombre, réplique exsangue de la personne vivante.
Des civilisations entières se sont ainsi représenté l'au-delà comme une sorte d'immense caverne souterraine peuplée de ces fantômes exténués qui y gisent à jamais prostrés dans une somnolence accablée. C'est le cas de l'Arallou des Assyro-Babyloniens et, dans une certaine mesure, de l'Hadès homérique. Le Shéol de l'Ancien Testament leur serait tout à fait comparable, si l'exaltation parallèle du Dieu vivant d'Israël ne faisait à l'avance planer mystérieusement sur lui, bien qu'elle ne s'accompagne d'aucune affirmation sotériologique explicite, la promesse d'une lointaine et inconcevable résurrection.
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