5. Le philosophe
Schrödinger a laissé à Dublin le souvenir d'un penseur spiritualiste très orienté vers l'hindouisme. C'est dans son exil qu'il a commencé à se manifester comme conscient de porter un message spirituel et philosophique.
« La connaissance isolée qu'a obtenue un groupe de spécialistes dans un champ étroit, a-t-il écrit, n'a en elle-même aucune valeur d'aucune sorte. Elle n'a de valeur que dans la synthèse qui la réunit à tout le reste de la connaissance, et seulement dans la mesure où elle contribue réellement, dans cette synthèse, à répondre à la question : Qui sommes-nous ? »
C'est à une contribution de ce genre que Schrödinger a considéré que la science était astreinte de manière plus impérative en un temps où elle aboutit à dénier toute signification véritable à la question de l'identité, de l'individualité, pour les matériaux de la physique microscopique. Il a admis comme hors de doute l'impossibilité de ce réalisme que beaucoup de savants de la fin du xixe siècle « gardaient derrière la tête » par rapport aux objets, représentations ou modèles, « façonnés selon les suggestions de l'expérience à notre échelle ». Et il a vu un merveilleux accord entre la conception moderne de la microphysique (où ce qui est permanent jusque dans les particules élémentaires n'est que forme et organisation, où la notion grossière de matière disparaît au bénéfice de pures configurations, de réseaux de relations) et la réflexion que provoquent certaines expériences à échelle humaine, dans des domaines très variés (indépendance de l'individualité des corps macroscopiques par rapport à des hypothèses matérialistes, nature formelle du jugement concernant l'application du qualificatif « le même »).
Aussi est-il peu probable que Schrödinger aurait souscrit à une certaine manière de critiquer le formalisme mathématique au nom de la signification physique, comme la tendance s'en est manifestée dans les années soixante. Sa pensée directrice était que « la forme remplace aujourd'hui la substance comme concept fondamental ».
Indépendamment du substrat religieux qui a probablement confirmé Schrödinger dans cette direction, il est évident que celle-ci s'imposait à lui en raison de l'état de la science et qu'il a su exprimer ainsi une leçon qui est, à des nuances près, universellement reconnue. Il figure, de ce fait, dans la lignée trop restreinte des savants qui, au cours des siècles, prennent leurs responsabilités à l'égard de la société humaine.
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