S'il fallait écrire l'histoire de l'idée de l'unité européenne, Ernst Robert Curtius y tiendrait une place éminente. En effet, ce savant philologue et critique allemand rêve, depuis la Première Guerre mondiale, d'une Europe sans frontières, dont l'unité culturelle serait sauvegardée par une élite qui la dirigerait. Cette vieille Europe, et avec elle la culture occidentale, pourrait survivre malgré les prophéties sur son « déclin » faites par Spengler si cette élite, composée d'hommes de lettres imprégnés d'humanisme, la prenait en main.
Peut-on expliquer l'européanisme très tôt réveillé de Curtius par son origine même ? Il est né en Alsace en 1886. Serait-il plus juste de l'attribuer aux influences d'un cercle d'écrivains très ouverts au dialogue franco-allemand qu'il rencontre en 1922 à Pontigny, Gide et Paul Desjardins notamment ? Ou encore à sa formation de philologue spécialisé en langues romanes — ses maîtres sont Gustav Gröber et Aby Warburg — ? Est-ce encore son amitié pour T. S. Eliot et la littérature anglaise qui détermine davantage son intérêt pour cette « Europe de l'esprit » ? En tout cas, sa correspondance très fournie avec toute l'Europe (avec Charles Du Bos, Valéry, Gide, Valery Larbaud, Stefan George, José Ortega y Gasset, Max Scheler et T. S. Eliot entre autres) témoigne de ses dons d'organisateur littéraire et rappelle la personnalité de Goethe (cf. Deutsch-französische Gespräche 1920-1950. La correspondance d'E. R. Curtius..., Dieckmann, Francfort-sur-le-Main, 1980).
Tout philologue qu'il est, Curtius s'intéresse au début de sa carrière universitaire (il enseigne à Bonn, à Marbourg, à Heidelberg) aux littératures contemporaines : après avoir publié des essais sur Barrès et le nationalisme français (1921), sur Balzac (1923), il est parmi les premiers à reconnaître l'importance de Proust dont il dit dans son livre paru en Allemagne en 1925 : « Ainsi, il existe encore un art qui rend un son d'éternité, à une époque qui n'y cherche plus que spasmes et convulsions. » Ce même son […]
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