3. Le rêveur éveillé
Considéré par le philosophe marxiste Lukács comme un représentant typique de l'irrationalisme allemand et de l'impérialisme militaire prussien, Jünger n'appréhende pas la vie de l'esprit comme simple épiphénomène qui se développerait sur des bases économiques. Sans contact direct avec le groupe surréaliste – bien que Julien Gracq ait salué en lui un grand romancier emblématique –, il puise lui aussi aux sources du romantisme allemand et du symbolisme français, cherchant comme André Breton ce « point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire cessent d'être perçus contradictoirement ». Son premier ouvrage à se dégager de l'expérience immédiate du front, Le Cœur aventureux (1929), accorde une large place aux récits de rêves que l'on rencontrera dans toutes ses œuvres, soit sous forme directe, soit comme cellule initiale du développement romanesque. L'idée première de l'univers intemporel de Sur les falaises de marbre lui apparaît dans un rêve, et la charge onirique puissante des dernières séquences du livre (le combat contre les forces démoniaques du Grand Forestier, la lutte entre les chiens et les vipères, l'incendie final) doit au rêve sa cohérence et sa justification. Plus ou moins mêlé d'éléments de science-fiction, ce trait persiste dans ses autres utopies romanesques (Abeilles de verre, Héliopolis, Eumeswil), à côté de récits où domine l'élément autobiographique (Jeux africains, Trois chemins d'écolier) combiné à la tradition narrative allemande (Le Lance-pierres). Jünger n'hésite pas à recourir à la drogue pour briser l'illusion des apparences (ainsi dans l'essai Approches) ou pour en tirer la matière même du récit (Visite à Godenholm). Pourtant, si selon sa propre expression il s'embarque sur des vaisseaux cosmiques pour traverser les empires du rêve, c'est toujours « muni d'un matériel que la science a produit ».
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