L'œuvre d'Emmanuel Carrère est un objet d'observation privilégié pour qui voudrait observer les destinées contemporaines de la littérature : sa thématique et son horizon d'attente très visibles sont en effet significatifs de ce qui se joue du littéraire au début du xxie siècle et de l'évolution de nombreux écrivains qui ont intégré dans leur style même la mutation des mentalités et des modes de la réception littéraire depuis les années 1980.
Né en 1957 à Paris, Emmanuel Carrère est le fils de Louis Edouard Carrère et d'Hélène Zourabichvili qui deviendra sous son nom d'épouse la célèbre académicienne et soviétologue que l'on sait. À la fin des années 1970, il suit les cours de l'Institut d'études politiques de Paris. Mais cette position d'héritier n'explique pas qu'il ait pu conquérir dans ses livres et ses films un aussi large public. C'est une carrière artistique qui l'attire : à vingt-six ans, il publie un premier roman, L'Amie du jaguar (1983). L'année précédente, il avait consacré une monographie au cinéaste Werner Herzog. Positif et Télérama lui ouvrent les colonnes de la critique cinématographique. Il adapte pour le petit écran des romans de Georges Simenon ou encore Pêcheur d'Islande de Pierre Loti, Monsieur Ripois de Louis Hémon, Léon Morin, prêtre de Béatrice Beck. En 2003, il réalise Retour à Kotelnich (2003), un documentaire à la première personne sur une petite ville géorgienne, où on peut voir une anticipation du futur Roman russe.
Pour accomplir le projet narratif qui lui tient à cœur, Carrère a donc très tôt et simultanément investi les champs littéraire, cinématographique, télévisuel et journalistique. Selon le procédé qui consiste à « romancer » des histoires vraies, ses fictions et documentaires se nourrissent des faits divers scandaleux pour les soumettre aux techniques éprouvées du vraisemblable et du mélange des genres. Tous mettent en scène des identités éclatées et des consciences souffrantes, qui échappent au contrôle de la raison et circulent dans un univers d'horreur fantastique. Citons […]
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