3. L'expression
Pour tenter de sortir de son dilemme et compenser ce que la religion n'avait pu combler, Emily Dickinson s'est tournée vers la création artistique. De ses réflexions dispersées, comme de ses images, ressort une théorie personnelle : le poète crée, à partir d'un épicentre conscient, une « circonférence » imaginaire dont le but est de coïncider avec celle du réel. Cet effort reste vain dans la mesure où, comparées aux merveilles du moindre objet naturel, les splendeurs poétiques font figure de « ménageries », puisque aussi bien l'on ne peut qu'imiter de loin une création par essence étrangère, ou évoquer gauchement un absolu rebelle à l'expression. Mais il est aussi une magie des mots ; elle permet de construire un microcosme de beauté qui, à sa façon, atteint à une vérité absolue ; certes, comparée à l'orbe de l'univers, l'œuvre du poète paraît minuscule ; pourtant, elle reflète cet univers pour une vision humaine limitée dans le temps et dans l'espace.
Les poèmes utilisent une métrique fondée sur celle qu'employaient des hymnes protestants comme ceux d'Isaac Watts (1674-1748). Le common meter y prédomine ; avec son schéma d'octosyllabes et d'hexasyllabes alternés et son rythme iambique, il est assez proche de la ballad anglo-saxonne et de certaines nursery rhymes. Mais ce modèle est fréquemment diversifié, et ce qui était froid et mécanique chez Watts devient chez la poétesse un instrument d'une grande souplesse, aux rythmes subtils, aux rimes capricieuses, libéré par la fantaisie individualiste de l'auteur. Certains poèmes sont des réussites parfaites ; dans beaucoup d'autres, on décèle quelque monotonie et une sorte de sécheresse aggravée par le trait rapide, l'extrême concision verbale et une sténographie grammaticale qui rend le sens parfois incertain. La forte originalité formelle d'Emily Dickinson tient plus à un vocabulaire riche et inattendu, à une constellation de métaphores mémorables, qu'à une maîtrise prosodique dont elle semble s'être, en définitive, assez peu souciée.
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