2. Les thèmes principaux
C'est le drame intérieur d'Emily Dickinson, ainsi que ses observations et ses réflexions sur le monde et sur l'homme qui forment le noyau de son œuvre. Mis à part les poèmes de circonstance et les fantaisies descriptives ou sentimentales, sa poésie se présente comme un faisceau de tensions et de brèves illuminations dont les thèmes sont le moi, la nature et la mort. Contrairement à Emerson ou à Whitman, Emily Dickinson conçoit un monde irrémédiablement dualiste et sans communication possible. La nature n'est qu'illusion fugitive et brillante, théâtre d'évanescences rebelle à l'homme ; les sujets souvent traités seront ceux qui dramatisent ou illustrent la fuite des apparences sensibles : animaux discrets et furtifs, jeux d'ombre et de lumière, passage des saisons. Tout cela est rendu d'un trait vif, par des métaphores brillantes, et non sans un accent yankee réaliste et ironique qui évite sentimentalisme ou convention.
Une solitude existentielle, ponctuée de vains appels passionnés, marque les poèmes de l'exploration psychique. Saisi par une angoisse quasi névrotique où alternent extase et douleur, le moi est un espace clos où s'affrontent la conscience et son double, où se tapit un ennemi métaphysique diversement représenté. Il existe chez Emily Dickinson un malaise de l'être qui se traduit par des hallucinations qu'on dirait surréalistes. C'est une âme inquiète, hantée par la mort dont elle éprouve la terreur et la fascination au point d'en paraître morbide. Mais l'artiste sait dominer son obsession en lui donnant une forme esthétique et en la personnifiant, si bien qu'à son tour, le moi devient théâtre. La curiosité clinique d'Emily Dickinson, sa fascination devant l'instant de la mort et la « facticité » du cadavre où s'abolit la conscience malheureuse sont autant d'éléments originaux que rehausse un style visant à créer la surprise et le choc.
Face au néant, Emily Dickinson ne peut s'affranchir d'une inquiétude religieuse sur l'au-delà, encore qu'elle ait traité avec p […]
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