Il a fallu attendre 1955 et la grande édition variorum de ses poèmes pour lire enfin l'œuvre de la poétesse américaine Emily Dickinson dans un texte sûr. Elle n'avait publié de son vivant que cinq poèmes qui passèrent inaperçus. Quatre ans après sa disparition, des amis et des parents rassemblèrent quelques centaines d'autres poèmes dont la transcription était loin d'être exacte. L'édition de Thomas H. Johnson (les poèmes en 1955 et les lettres en 1958) permet aujourd'hui de mesurer la stature de celle qu'on s'accorde à classer parmi les plus grands auteurs américains du xixe siècle. Son œuvre est inégale, difficile, intensément personnelle, mais aussi parcourue d'éclairs de beauté. Sans rien devoir de très reconnaissable à aucun maître, elle se situe entre la tradition romantique américaine et la tradition calviniste de la Nouvelle-Angleterre.
1. Sources de l'inspiration
L'histoire d'Emily Dickinson est la chronique sans relief d'une célibataire provinciale dont toute la vie s'est déroulée à Amherst (Massachusetts) ; nul incident notable ne la signale. Fille d'un avoué, élevée dans la religion congrégationaliste, la poétesse fait des études bourgeoises à Amherst College, puis à Mount Holyoke Seminary ; avant la trentaine, elle se cloître chez son père et vit en recluse excentrique, vêtue de blanc, soignant son personnage et ses apparitions, écrivant des poèmes qu'elle montre à quelques intimes, puis qu'elle dissimule dans un coffre. Peu de gens en connaîtront l'existence : sa sœur et sa belle-sœur, le critique T. W. Higginson et l'écrivain Helen H. Jackson, qui seront ses confidents littéraires.
Dès l'adolescence, Emily Dickinson fait preuve d'un esprit alerte et spirituel, d'un style pittoresque et mordant qui jongle volontiers avec les mots et expérimente avec le langage. Certains biographes ont fait cas d'une passion platonique que la poétesse aurait nourrie pour un pasteur marié, Charles Wadsworth, et qui aurait contribué à son inspiration ; les critiques plus récent […]
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